Ange plein de bonté, connaissez-vous les vieux ? à propos de Mon vieux et moi, de Pierre Gagnon

Certains adoptent des enfants, d’autres des animaux. Le narrateur de Mon vieux et moi, lui, a choisi d’adopter Léo, un homme de 99 ans. Tout juste retraité, il a le sentiment qu’en accomplissant cet acte qui lui attire tant de regards où se mêlent inquiétude et incompréhension, il se rendra utile.

S’en suivent alors quelques épisodes inhérents à la sénilité de Léo : les absences, les pertes de mémoire, la confusion entre une réalité perdue et un rêve éveillé, enfantin peut-être, quelque part sous le chapeau.  Léo se perd peu à peu dans cette vieillesse qu’on ne peut éluder, ce lent cheminement, devenant de plus en plus pressé, vers la perte de soi et des autres.

Le point de vue singulier du narrateur parvient à nous montrer ce qu’il y a de beau à se perdre ainsi dans des rêveries que personne ne peut capter, qu’aucune souris ne peut surprendre.  Un demi-siècle sépare les deux hommes. Le vieux s’absente un bref instant pour aller contempler le vide « il roule jusqu’à la fenêtre du boudoir, où il n’y a rien à voir » (p.23). Le plus jeune s’en émerveille et raffole du vocabulaire désuet et des expressions surannées qui affleurent à la bouche du vieillard.

Tandis que l’un se découvre un élan d’humanité altruiste, l’autre retrouve peu à peu le chemin d’un certain état animal… que le narrateur tente d’apprivoiser et de comprends : « J’ai remarqué ses yeux, minuscules et troubles, terrés au fond de l’orbite comme le chien dans sa niche lorsqu’il ne va pas bien et qu’il évite d’être approché. » Seul maître à bord de son vaisseau fantôme, Léo n’admet aucun passager et rejoint seul des contrées inconnues.

L’issue de ce bout de chemin à deux est bien entendu inévitable, mais Pierre Gagnon n’empreinte jamais, pour y parvenir, les chemins larmoyants de la plainte. Il dresse un simple constat sur la vieillesse qui enveloppe un être et sur les conséquences de son avancement. Finalement, le plus attristé n’est probablement pas celui qui vieillit, mais celui qui s’attache un tant soit peu à lui, et qui souhaiterait coûte que coûte le voir rester, quel que soit son état. Rien ne sert d’avoir aimé des années pour cela : l’humain a une fâcheuse tendance à s’attacher de plus en plus à ce qu’il peut de moins en moins préserver.

 

Mon vieux et moi, Pierre Gagnon, Editions Autrement,  Septembre 2010, 87 pages.

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.