Indignez-vous, de Stéphane Hessel (II)

Je lis, atterrée, la Lettre ouverte à Stéphane Hessel publiée par un lecteur du journal Le Monde. Je m’étonne d’ailleurs que cette lettre ne suscite pour le moment pas davantage de commentaires.

Le texte écrit par Bruno de Verdelhan commence ainsi  « Indignez-vous ! Quoi de plus facile que de s’indigner. Il existe tellement de motifs de s’indigner » avant d’énumérer de façon bien évidemment non exhaustive une liste des raisons d’éprouver de l’indignation. Non exhaustive et d’ailleurs fondée particulièrement sur ce grand défaut, grand défaut grandissant, qu’est l’égoïsme. L’égoïsme qui fait oublier la solidarité, par définition. L’égoïsme qui fait, à mon sens, qu’on laisse assassiner ou battre son prochain sous son nez sans oser bouger le petit doigt. Mais bien mal acquis ne profite à personne et cet égoïsme teinté de peur, ne l’oublions pas, se transformera bientôt pour certains en culpabilité, pour d’autres… en rien du tout. Heureusement, il y a des cas qui ne font pas une généralité. Que le livre de Stéphane Hessel ne propose pas de solution, je veux bien le croire, même encore avant lecture (pardonnez-moi de traîner, mais le livre est si fin que j’oublie de l’emporter systématiquement… wouh la vilaine remarque).

Mais, voici ce que je lis ensuite : « Mais si je vous ai bien compris M. Hessel, pour vous, l’indignation est le moteur qui pousse à l’action. De 1939 à 2011, il existe bien des motifs d’indignation, mais c’est là qu’il me semble souhaitable de distinguer trois périodes : celle de la deuxième guerre mondiale suivie de la période de la guerre froide ; celle des années 1970-2001 ; la période actuelle. » Petit rappel sympathique qui me fait penser à ce que j’ai ressenti hier soir lors d’une rencontre littéraire. J’éclaircis le contexte : je me trouve à la Terrasse de Gutenberg où Carole Zalberg reçoit entre autres écrivains Jérôme Ferrari pour parler de son dernier ouvrage Où j’ai laissé mon âme. L’histoire de ce livre se situe en 1957, en Algérie. L’armée française (qui occupe un pays) mène des investigations pour remonter la hiérarchie de l’ALN (Armée de Libération Nationale). Pour ce faire, elle utilise tous les moyens : torture, viol (ce qui revient au même), meurtre etc… Deux personnages s’opposent et tout le problème, pour le lecteur, consiste à tenter de comprendre (si du moins c’est nécessaire) l’attitude du catholique pratiquant qui obéit aux ordres en prenant conscience de la cruauté de ses actes, et l’attitude du bon soldat qui défend à merveille sa « morale de position » comme la nomme si bien Jérôme Ferrari, en argumentant avec brillo pour justifier les actes de son camp. S’en est suivi, hier, une discussion hallucinante mais néanmoins passionnante où chacun se mettait à parler de divers conflits mettant en jeu l’esprit de résistance, la morale, l’obéissance. Sont passés par la conversation : la guerre de 39/45, la guerre d’Algérie bien sûr, les conflits plus récents en Arménie… Je n’ai bien entendu pas oser prendre la parole mais il me semble essentiel de rappeler une chose : chaque conflit est différent d’un autre. Ce qu’il convient d’analyser, me semble-t-il, c’est le mode opératoire des consciences, oui. Mais on ne peut jamais expliquer ce mode opératoire, partant de la nature du conflit, dans un but comparatiste avec le mode opératoire d’un autre conflit ! En Algérie, les français étaient occupants. En 39/45 ils étaient les occupés. Et c’est en ce point que le propos de Monsieur Bruno de Verdelhan s’adressant à Stéphane Hessel m’a paru l’espace d’un instant très pertinent, ou en voie de l’être. Hum.

Il explique très bien ensuite ce que je veux illustrer, même si c’est un peu maladroit : « Sans impertinence, je crois que votre période de la Résistance a été la plus facile ou du moins la plus facile à vivre dans son rapport indignation-action. Les atrocités étaient telles que l’action résultait d’une réflexion très binaire : je suis pour ou contre, je me laisse asservir ou je résiste et ce en dépit des risques qui étaient immenses. » La France sortait à peine, car 20 ans c’est peu, de la plus grande boucherie jamais égalée (à l’époque) je parle de la Première Guerre Mondiale. 20 ans c’est aussi très peu pour estomper ce sentiment de cohésion, cette solidarité qui étaient peut-être née à la fin des années 10. Ceux qui s’indignaient, en effet, étaient prêts à mourir pour leur pays, leur liberté.

Voilà ensuite que Monsieur de Verdelhan, pour continuer son argumentation, écrit ceci : « Dans les années 1970 et suivantes, les violences physiques et idéologiques se sont estompées. Plus question de réaction binaire. Un ordre établi et une certaine prospérité ont engourdi notre capacité de réaction… L’indignation est devenue synonyme d’exclusion en douceur pour tous ceux qui entendaient rompre la loi du silence. » Autrement dit, c’est bien ce que j’avais compris (eu peur de comprendre) au début de la lettre : le bonhomme accuse son monde de « laisser faire » pour pouvoir continuer de baigner dans son petit confort. Tiens, ça me rappelle la couverture d’un magazine qui dernièrement posait cette question à peu de chose près : « Milliardaire et de gauche, est-ce possible ? ». De là à dire que l’on se tait pour garder les allocs il n’y a qu’un pas. Et c’est ce qui me gêne. Le même Monsieur qui nous conseillait à l’instant de bien distinguer 3 périodes prend ensuite pour exemple un joueur de foot aujourd’hui disparu qui aurait à l’époque voulu dénoncer des tricheries. Ben voyons. Comment arriver à Paris en partant de Tunis en passant par le Mali partir de Paris pour aller à Rome en passant par le Mexique ! Puis il nous parle du recul de l’âge des retraites mis en place sans solution en amont pour les jeunes etc etc… tout ça pour nous dire que le Gouvernement nous a compris les français et ce qu’ils veulent pour lui foutre la paix dans ses petites manigances : de l’assistanat. Et de rajouter : « Comment s’indigner alors que l’on est « pris en charge » ? Sauf à réclamer une « plus grande prise en charge« … »

Il me semble que pour s’indigner, PUIS, résister et se battre il ne faut pas regarder ce que l’on a, ce que l’on nous donne, mais ce qu’il est juste d’avoir et de préserver. En ce sens, il me semble aussi que si l’on se bat aujourd’hui ce n’est, à part quelques groupes, pas pour réclamer plus : mais bien pour garder ce que l’on a déjà durement gagné au fil des générations.

« Pouvons-nous nous indigner d’être devenu des assistés ? Une chose est sûre, les politiques en vivent. » Je lisais il y a peu l’article d’un paraplégique sur sa mésaventure avec la SNCF. Il avait loupé sa correspondance parce qu’on l’avait laissé dans le train pendant presque 1 heure, alors qu’il avait signalé au départ qu’il aurait besoin à son arrivée d’une personne pour « l’assister » à la descente du train, avec un élévateur, et un accompagnateur. Je lisais aussi il y a peu (ce matin) que Twitter est plus efficace que le Pôle-emploi. Je n’ai pas été vérifier mais j’en doute à peine à entendre deux amis qui travaillent dans cette structure. Ils n’ont pas le temps nécessaire, ni les formations requises pour les nouvelles tâches qui leur sont confiées, si bien qu’ils ne peuvent « assister » correctement les usagers, déjà dans la merde. Et la liste et le paragraphe seraient longs si je m’y collais pour de bon. Mais je n’ai pas le temps. Car tout va vite, très vite, et de plus en plus. Et Monsieur Bruno de Verdelhan oublie qu’à la vitesse où nous allons (que je n’encense ni ne blâme à vrai dire, elle me semble inéluctable puisque plus on est de fous plus ça tourne) les moyens changent, et les finalités sont toujours plus gourmandes. On préfère de loin taper le nom d’un site internet à la va-vite dans Google plutôt que de saisir soigneusement l’adresse dans la barre : Google corrigera en effet lui même si on a fait une erreur de frappe, c’est un bon assistant. Néanmoins, que certains réclament « toujours plus » au lieu de « s’indigner », c’est une évidence, mais ce ne sont pas ceux que l’on croit. Monsieur de Verdelhan ne propose pas plus de solution que Stéphane Hessel, pour finir. Il ne revient pas non plus sur ce qu’il convient de faire après avoir eu ce sursaut, cet effroit mêlant désappointement surprise et rejet. Il ne revient pas non plus sur cette notion d’égoïsme à laquelle il faut tordre le cou pour plus de solidarité, parce qu’ensemble nous sommes plus forts, et que 4 plaintes dans une entreprise feront davantage plier une entreprise qu’une démission ou une lettre recommandée envoyée en solo. Nous sommes seuls contre tous.

Cette fois je me colle à la lecture de ce livre qui commence à sérieusement à m’indigner m’agacer. C’est drôle tiens.. je devrais résister, et le déchirer.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.