Indignez-vous, de Stéphane Hessel (III) après lecture

J’avais déjà écrit un billet au sujet de ce livre avant de l’avoir lu.

Puis j’ai poussé l’effronterie jusqu’à répondre à une lettre ouverte qui était adressée à l’auteur sur le site Le Monde.

Mais depuis quelques jours j’ai lu ce livre. Hum.

Alors non je ne vais pas dire qu’il a changé ma vie. Je ne vais pas dire non plus que j’y ai trouvé tout ce à quoi je m’attendais. J’aurais tort de dire qu’il ne s’agit là que d’une opération marketing (je l’espère). Mais je ne peux me résoudre non plus à me contenter d’un Je vous salue Stéphane plein de grâce.

Tout d’abord, je vais me répéter (eh oui, même après lecture) : ce n’est pas étonnant qu’un tel pamphlet vienne justement… d’un français. Qui plus est, d’un homme qui a participé à l’élaboration de la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1948. Il faut résister, et donc, ne pas rester pantois devant l’actualité. Or, il me semble que ces dernières années, les manifestations ont remporté un vif succès. Les foules se déplacent en nombre de plus en plus grand. CPE, retraites et j’en passe : autant de mouvements sociaux qui fédèrent. Stéphane Hessel constate lui-même que se sont « multipliés les organisations non gouvernementales, les mouvements sociaux comme Attac (1)(…), la FIDH(2), Amnesty… qui sont agissants et performants. » Il ajoute : « Il est évident que pour être efficace aujourd’hui, il faut agir en réseau » (p. 16). C’est justement ce qui est en train de se passer, oui : et facebook, quoi que ses réfractaires puissent en dire, participe grandement à la propagation des idées (bonnes ou mauvaises) et à la fédération. Après avoir énoncé toutes ces bonnes nouvelles, Monsieur Hessel interpelle les jeunes : « Regardez autour de vous, vous y trouverez les thèmes qui justifient votre indignation – le traitement fait aux immigrés, aux sans-papiers, aux Roms. ».

Et c’est justement là que j’attendais le grand Homme. Car je crois qu’il ne suffit pas de regarder. Aux jeunes qui ne comprennent pas ou ne savent pas ouvrir les yeux, il faut dire POURQUOI il n’est pas normal de réserver un tel sort à d’autres êtres. Ou plutôt, il faut le RAPPELER. Car en France, nous ne manquons ni de mécontentement, ni de sujets d’indignation. Ce dont nous manquons, c’est de Mémoire. Et à plus forte raison à l’avenir puisqu’on supprime peu à peu l’enseignement de l’Histoire dans certaines classes de lycée, cela va sans dire mais je le rappelle quand même.  (Pour lire un excellent article sur les problèmes causés par les dernières réformes (depuis une vingtaine d’années) à l’école, au collège et au lycée, c’est ici).

Pour Stéphane Hessel, l’indignation est le motif de la Résistance. Donc… il appelle les gens à s’indigner. Et parmi eux, les « responsables politiques, économiques, intellectuels et l’ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l’actuelle dictature internationale des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie. ». Là je ne suis pas. Le capitalisme, si je traduis bien, a été instauré petit à petit par la démocratie. Et ceux qui ont été élus, et qu’il interpelle si gentiment afin qu’ils ne se « laissent pas impressionner » sont justement ceux qui ont instauré, instaurent ce système. Ils ne sont nullement impressionnés ! Non seulement ils la veulent mais comptent bien en profiter ! Mais Stéphane Hessel est conscient de cette seconde hypothèse qu’il considère comme la seconde vision de l’histoire. Il n’a pas la réponse.

Il y a par ailleurs quelques belles réflexions : « il faut s’engager au nom de sa responsabilité de personne humaine » (p. 13). Et de ses propos sur le conflit Palestinien et son dernier chapitre, je ne retiendrai que trois propositions, qui sont de Sartre, qu’il cite à la 19ème page : « Je reconnais que la violence sous quelque forme qu’elle se manifeste est un échec. Mais c’est un échec inévitable parce que nous sommes dans un univers violent. Et s’il est vrai que le recours à la violence reste la violence qui risque de la perpétuer, il est vrai aussi que c’est l’unique moyen de la faire cesser ».

Je regrette parce qu’en lisant ce petit pamphlet je pensais tout de même apprendre quelque chose d’un vieux monsieur de 93 ans, qui a vécu la guerre, la déportation, et bien d’autres choses encore. Mais ce texte a au moins un mérite : il semble interpeler autant les pays qui regardent la France que la France qui aurait oublié de regarder le monde. On peut le voir comme un rappel, plus qu’un conseil. La France n’est pas le dernier pays à s’indigner et de nombreux pays européens encourageaient et louangeaient le courage des Français dans leur guerre contre le recul de l’âge de la retraite. Ils disaient, en substance : « les français sont chiants, ils râlent toujours. Mais le fait est que nous devrions suivre leur exemple. » (3 : cf en bas d’article)

Pour ma part, j’explique le succès de ce livre par un fait très simple : le livre lance un appel, et les lecteurs y ont répondu. C’est que quelque part, je reste persuadée qu’ils se reconnaissent dans ce sentiment d’indignation, et que nous ne sommes peut-être qu’à un pas de la révolution. D’ailleurs, dans son article du 13 janvier 2011, John Lichfield disait : « Alors, comment expliquer le succès exceptionnel rencontré par ce livre en France ? Il faut y voir, d’une part, un hommage à M. Hessel, Français d’origine allemande, héros de la Résistance qui survécut à la torture et aux camps de concentration et devint, après la guerre, un défenseur des droits de l’homme et un diplomate. D’autre part, ce succès reflète les tendances gauchistes viscérales, non réfléchies, d’une partie de l’intelligentsia française. Le livre est en cours de traduction vers l’anglais et plusieurs autres langues, mais il est difficile d’imaginer qu’il connaisse ailleurs un triomphe similaire. » Je ne l’imagine pas non plus.

Les lecteurs du monde ont sélectionné ce texte comme l’événement « littéraire » de l’année 2010. Là.. je reste sceptique. Si on parle en termes de ventes.. oui. Mais.. littéraire ? A voir si les lecteurs confondent encore. Mais c’est un autre débat.

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(1) Association pour la taxation des transactions financières

(2) FIDH : Fédération internationale des Droits de l’homme

(3) En Grèce, Giorgos Delastik pour To Ethnos : « ILS NOUS VENGENT DU FMI » L’Europe suit avec admiration, espoir et inquiétude la bataille titanesque livrée par des millions de Français dans les rues contre la réforme des retraites. – The Hindu, Madras : « les Français font de l’Hexagone le premier pays industrialisé à contester l’idéologie dominante ». – Matei Visniec, journaliste et dramaturge d’origine roumaine (…) appelle à la mobilisation, en suivant l’exemple français, contre « la globalisation de l’absurdité économique ». -

Et si certains de mes lecteurs sont tentés de m’accuser de choisir des pays minoritaires économiquement, voici une autre référence, et pas des moindres : Mark Weisbrot, The Guardian : « la France possède une gauche plus forte que la plupart des autres pays. Celle-ci a la capacité et la volonté d’organiser des manifestations, des arrêts de travail et de larges campagnes de sensibilisation. Les Français se battent en fait pour l’avenir de l’Europe – et donnent l’exemple aux autres pays. Ici, aux Etats-Unis, à l’heure où des attaques contre les retraites se profilent, nous pouvons, au mieux, espérer repousser les coupes budgétaires proposées dans un filet social pourtant beaucoup moins généreux. »

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.