Nous étions des êtres vivants, Nathalie Kuperman

Avec son écriture précise et son talent particulier pour l’étude des caractères et des psychologies, on est à peine étonné de voir Nathalie Kuperman s’attaquer au registre de l’entreprise en faillite. Dans Nous étions des êtres vivants, Mercandier Presse est à vendre depuis un an lorsque Paul Cathéter se présente comme l’acheteur/sauveur, le nouveau propriétaire, et donc le nouveau patron de la boîte. En trois parties aux titres teintés de pessimisme – Menace, Dérèglement, Trahison – l’auteur nous invite à sonder les inquiétudes, les (des)espoirs de quelques employés. L’histoire est confiée à plusieurs personnages : Agathe Rougier, déjà dépressive sur les bords, qui sent d’emblée qu’un rachat est synonyme d’ennuis ; Patrick Sabaroff, qui a choisi de faire confiance au repreneur ; Ariane Stein, bien décidée « à ne pas bouger », qui campe si bien sur ses positions qu’elle s’arrange pour passer une nuit entière dans les locaux désormais vides, l’entreprise déménageant au coeur de Paris ; la DG, alias « directeur général », qui par définition retourne sa veste au moment où on lui confie ce poste ; son bras droit Dominique Bercanta, devenue bras droit sans savoir vraiment pourquoi. À ces quatre personnages s’ajoute la voix et la conscience de tous les employés, c’est à dire Le choeur, qui exprime d’un bloc toute l’ambivalence d’une telle situation.

Un à un ces voix vont tenter d’éclaircir l’avenir, de le devenir tout en le craignant, et adopter le comportement le plus enclin à favoriser leur maintient dans la boîte. Exit la loyauté et la morale : ce sont de vieux principes révolus qui ne servent que l’intérêt général. Exit surtout la solidarité :  pourquoi sauvegarder l’intérêt général quand son intérêt propre est mis en danger ? « un autre monde a existé […]un monde de courage et de revendications, un monde où l’on s’arrête tous de travailler en même temps pour exprimer la réprobation ». Ce monde là n’existe plus. Il s’est rangé. Car ce qui compte quand la boîte est rachetée, et que les intentions du repreneur sont douteuses, ce qui compte, c’est soi. Avant tout.

Nathalie Kuperman met en évidence, par cette pluralité des discours et des sentiments, toute l’horreur du pouvoir, qui tient les humains à sa merci, comme des êtres inférieurs. Chacun a peur de perdre son job car subitement ce n’est plus la boîte qui fonctionne grâce à ses éléments, ce sont les éléments qui vivent grâce à la boîte. La DG ne peut pas refuser son numéro de téléphone portable à son supérieur car elle a « accepté le poste de directrice générale ». On lui a offert une promotion, donc elle doit tout.

L’auteur pointe du doigt la supercherie de la manoeuvre, puisque le système se joue perpétuellement de celui qui croit se sauver « d’autres pots peut-être, plus cruels, célébrant la rentabilité obtenue grâce aux efforts de chacun pour mettre les bouchées doubles et absorber ainsi le travail de ceux qui ont été licenciées ». Ariane Stein le sait, mais est-elle à l’abris d’une faute d’humanité ? La DG parviendra-t-elle à ne pas donner de nom, en dépit du fait que ce privilège de devoir dénoncer des collègues lui soit présenté comme une faveur ? Dans l’enfer de l’entreprise, c’est soi ou l’autre « Il veut des noms, c’est simple. Et si Muriel ne lui en donne pas au moins un, il se servira. Il se pourrait même qu’il la prenne pour cible »… pour partir à la charrette.

Nathalie Kuperman réussit à se glisser avec beaucoup d’intelligence dans la peau de chacun des personnages, si différents soient-ils, de celui qui croit être sauvé par sa lâcheté, à celui qui croit l’être par son courage, en passant par ceux qui pensent avoir gagné alors qu’ils ont tout perdu. Les dialogues avec le repreneur, au nom truculent, Paul Cathéter, sont d’une remarquable justesse : le chef d’entreprise apparaît retors, et sait faire passer une sanction pour un honneur et un privilège parce que ça aurait pu être pire.. Tout cela grâce à une écriture limpide et crue, qui ne laisse place à aucune ambiguïté. Ni aucune illusion. Nous étions des êtres vivants semble terriblement actuel et vrai.

 

NOUS ETIONS DES ETRES VIVANTS, Nathalie Kuperman Gallimard, septembre 2010, 203 pages, 16,90 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.