Héritages de Bertrand Leclair – Mise en scène d'Emmanuelle Laborit

Pièce en 2 actes écrite par Bertrand Leclair et mise en scène par Emmanuelle Laborit, Héritages est issue d’un travail de résidence débuté en 2008 autour d’un événement marquant de l’histoire des sourds, le congrès de Milan de 1880 et ses conséquences, notamment l’interdiction de la langue des signes.

Julien Laporte, sourd profond de naissance, revient vingt-cinq ans plus tard dans la maison de famille qu’il a fuie à l’âge de vingt ans. L’héritage qu’il revient liquider, est aussi celui de l’histoire des sourds, notamment du congrès de Milan qui, en 1880, interdit la langue des signes dans l’éducation des sourds pendant près de cent ans.

Comment ? Interdire la langue des signes ? Le seul moyen de communiquer que possèdent les sourds ? Oui ! Tant qu’ils ne le possèdent pas tous encore ! « La parole est supérieure au geste et c’est par elle que passe l’intelligence… » Voilà la pensée qui mena autrefois les hommes à interdire la langue des signes.

Si seulement, au contraire, cette interdiction n’avait pas eu lieu, les sourds maîtriseraient peut-être tous la langue des signes et le français aujourd’hui. Au lieu de cela… ils ne maîtrisent pas tous la langue des signes, et connaissent pour beaucoup l’illettrisme. Trop nombreux sont ceux qui n’ont pas accès à la culture, l’enseignement.. Voilà pour le discours politique.

Héritages, c’est certain, porte en lui son lot de problématiques et de revendications. Mais Héritages n’est pas que cela : d’abord, il parle des sourds à des spectateurs entendants. Aussi et surtout, il a ce mérite de ne rien laisser de côté, et surtout pas l’objectivité d’un regard sur la manière dont les entendants voient les sourds. Il y a une sorte de malaise tout naturel blotti là entre deux êtres : le manque viscéral d’accord sur les moyens de communication produit de ces gênes qu’on éprouve devant ce qui nous est étranger. De ce malaise, les hommes et l’Histoire ont fait un châtiment. Un prétexte supplémentaire à la classification des leurs.

Non, Héritages n’oublie rien : de l’oralisation qui n’est agréable et facilitante que pour l’entendant, ce qui la rend inacceptable, à la frustration de ne pas comprendre les gestes de son propre frère, le langage d’un ainé qui porte le même sang que soi. Pour preuve : ce spectacle bilingue pourrait à certains petits moments paraître obscur à celui qui n’entend pas, et à d’autres moments obscur à celui qui a besoin des voix. En effet, tout semble calculé à merveille pour que chacun des spectateurs ait sa dose de silence. Sa bulle de mystère. Tantôt les acteurs entendants (qui ont suivi une petite formation en LSF pour l’occasion) sont les seuls à parler, sans interprètes, et l’instant d’après c’est au tour des sourds de s’exprimer avec grâce… une grâce qui subjugue, mais qui est néanmoins mystérieuse comme ces musiques qui retentissent par petites touches, telles des comptines.

N’ayez crainte ! Que vous soyez sourd ou non, courez voir et entendre Héritages : vous saisirez tout, absolument tout, et plus encore, vous comprendrez ce que vous ne pouviez imaginer.

C’est beau, poignant, juste et authentique : on en ressort différent. Les acteurs sont magnifiques : tous sans exception ! Chacun à leur manière, dans l’humour comme dans la tendresse. La pièce n’offre pas de solution à une situation douloureuse, et c’est aussi ce qui en fait son charme, car elle est réaliste jusque dans sa non-fin.

Pour l’anecdote : j’y suis allée deux fois ! C’est jusqu’au 27 février 2011. N’attendez plus ! Et que ceux qui ont été déçus par une certaine pièce jouée à L’Atelier non loin de là viennent guérir leurs frustrations à IVT.

Spectacle bilingue langue des signes française/français

du 19 janvier au 27 février 2011
mercredis – 20h30
jeudis – 19h (représentation + rencontre avec l’équipe artistique)
vendredis – 20h30
samedis – 20h30
dimanches – 16h

Pour réserver vos places, c’est ici : www.ivt.fr

texte Bertrand Leclair • mise en scène Emmanuelle Laborit assistée d’Estelle Savasta
• avec Julien : Simon Attia ; Hélène : Noémie Churlet ; Alex : Thomas Leveque ; Monique : Anne-Marie Bisaro ; Xavier : Marc Berman ; Françoise : Serpentine Teyssier

• scénographie l lumières Eric Soyer • musique l sons Claire Thiébault • clarinettes, saxophone et flûte Michel Schick • contrebasse, guitare et violoncelle Nicolas Deutch • voix off Philippe Berodot • studio son Le SNARK Denis Lefdup • costumes Céline Perrigon • adaptation français/LSF Chantal Liennel, Bachir Saïfi, Anne-Marie Bisaro • maquillage Sophia Ballester
• production IVT – International Visual Theatre

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.