Mirabeau Superstar, Entretien avec Harold Cobert

A l’occasion de la parution de l’Entrevue de Saint-Cloud, rencontre avec Harold Cobert fol écrivain épris de romans en costumes

Boojum. Il semblerait qu’avec Mirabeau vous entreteniez une longue histoire ? Pourquoi lui ?

Harold Cobert. Mirabeau et moi sommes de vieux amis, presque un vieux couple. J’ai vécu avec lui tous les jours pendant un peu plus de six ans, de ma Maîtrise de Lettres à la fin de mon Doctorat. Après quelques années où nous nous sommes moins vus, je suis heureux de le retrouver aujourd’hui et de faire un nouveau bout de chemin en sa compagnie.
Pourquoi lui ? Bonne question ! D’autant que notre rencontre a été plus ou moins le fruit du hasard. Après ma Licence de Lettres, j’ai dû choisir un siècle et un sujet pour mon mémoire de Maîtrise. Depuis l’adolescence, j’étais fasciné par le XVIIIe siècle et tout particulièrement par la Révolution française. Si ma mémoire est bonne, je crois que cette fascination remonte au jour où j’ai vu le film Amadeus et, ensuite, le Danton d’Andrzej Wajda avec Gérard Depardieu — j’ai repassé en boucle plus de deux cents fois la séquence du dîner/face à face avec Robespierre. Arrivé en Maîtrise, donc, j’ai pris contact avec les deux professeurs de l’Université de Tours (où je faisais mes études) qui dirigeaient le département consacré au XVIIIe siècle. Je leur ai écrit une lettre où je leur proposais de réaliser une étude comparative de tous les discours de Danton et de Robespierre pour mettre en lumière une opposition intellectuelle du type Montesquieu/Rousseau ou Voltaire/Rousseau. Nous nous sommes rencontrés et ils m’ont dit que j’étais tout simplement fou, que je n’aurais sans doute pas assez de toute une vie de chercheur pour mener à terme un tel projet ! Ils m’ont alors prêté le tome I des Orateurs de la Révolution française, « Les Constituants », publié dans La Pléiade, me recommandant de le parcourir et de voir si l’un des personnages m’intéressait et, si tel était le cas, de choisir certains de ses discours qui formeraient ainsi mon corpus d’étude. À l’époque, je ne connaissais à peu près rien de Mirabeau. Je savais qu’il était l’auteur du fameux « Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous en sortirons que par la force des baïonnettes ! », et puis rien d’autre. Mais quand j’ai lu la notice biographique de François Furet à son sujet, j’ai eu le coup de foudre. Sa vie me parlait. Il me semblait, et me semble toujours, résumer à lui seul tout le XVIIIe siècle, jusque dans ses contradictions les plus profondes : noble mais élu du tiers-état, laid mais l’un des plus grands libertins de son temps, pornographe mais penseur politique, esprit libre mais sans cesse emprisonné, etc. Et je ne me suis pas trompé !

Boojum. Aviez-vous depuis longtemps envie d’écrire une fiction avec ce personnage historique ?

Harold Cobert. Oui, mais je n’avais pas trouvé l’angle. Je ne voulais pas faire une biographie classique ou une biographie romancée dans le style des grands romans historiques de Max Gallo. Ce qui m’intéresse dans l’histoire et dans les personnages historiques, c’est quand ils nous parlent de notre époque et l’éclairent d’une manière singulière. Ce qui est le cas avec Mirabeau, et plus particulièrement en ce qui concerne cette fameuse Entrevue de Saint-Cloud qu’il a eue avec la reine. D’où cette idée d’un « roman en costumes ».

Boojum. Pourquoi cette entrevue hypothétique avec Marie-Antoinette ? Est-ce que tout s’est réellement passé comme tel ?

Harold Cobert. Cette entrevue n’a rien d’hypothétique, car elle a vraiment eu lieu ! Seulement, personne ne sait ce que Marie-Antoinette et Mirabeau se sont dit. Les quelques lignes écrites à ce sujet par Mme Campan, Première femme de chambre de Marie-Antoinette, ne sont, de l’avis général des historiens auquel je souscris, absolument pas fiables. Il y avait là tout ce qu’il faut pour éveiller l’imagination d’un romancier : l’affrontement de deux mondes et de deux époques, le face à face de deux caractères et de deux destins, la petite histoire qui fait basculer la grande, et un mystère total entourant cette rencontre. J’ai donc plongé dans la vie de Marie-Antoinette et dans celle de Mirabeau, dans leur histoire, dans leurs fêlures, dans leur psychologie, pour imaginer ensuite ce qu’ils ont pu se dire. Rien ne permet d’affirmer que les choses se sont passées comme je les ai imaginées, mais rien ne permet d’affirmer le contraire. Rien n’est vrai, mais tout est vraisemblable. Du moins je l’espère !

Boojum. Diriez-vous que Mirabeau est un personnage actuel ?

Harold Cobert. Mirabeau est un visionnaire. Sa pensée politique avait deux siècles d’avance sur son époque. Aux premières heures de la Révolution, dès l’ouverture des Etats Généraux, il est le seul à percevoir les excès auxquels la Révolution peut aboutir. Sa conception de la monarchie constitutionnelle est, dans l’esprit, très similaire à notre Ve République dans la répartition des compétences entre le l’exécutif et le législatif : fonctions régaliennes, droit de veto du monarque sur les décisions de l’Assemblée, la politique étrangère comme chasse gardée du roi, possibilité pour le chef de la nation de consulter directement le peuple, etc. Il est également le premier à concevoir l’importance de l’opinion publique dans ce nouveau système de gouvernement et, de là, l’importance et le pouvoir de la presse. Donc, oui, Mirabeau est un personnage plus que jamais actuel. Et, au-delà, le XVIIIe siècle n’est peut-être pas un siècle passé, mais à venir. En tous les cas, il n’est peut-être pas inutile de se replonger dans cette période fondatrice de notre époque, ne serait-ce que pour retrouver un minimum d’ironie, de distance et d’esprit critique. En effet, n’y a-t-il pas de troublantes similitudes entre une noblesse qui était plus soucieuse de jouir de ses droits que d’en assumer le moindre devoir et une « noblesse d’Etat », pour reprendre le mot de Bourdieu, qui s’achète pour 12000 € de cigares ou qui se fait louer des appartements de 200 m2 sur la cassette de l’Etat ? N’y a-t-il des enseignements à tirer d’un siècle qui n’a cessé de se battre contre l’obscurantisme religieux et le nôtre qui se retrouve confronté à des phénomènes religieux réinvestissant la sphère publique ? N’y-t-il pas quelques réflexions à faire à partir d’une révolution qui, en 1789, a commencé parce que les caisses de l’Etat étaient vides ?

Boojum. Après cet ouvrage, auriez-vous envie de vous plonger à nouveau dans une période particulière de l’histoire pour en tirer une fiction ?

Harold Cobert. Oui, le XVIe siècle, par exemple, qui, comme le XVIIIe siècle, est un siècle charnière où un monde s’éteint et un autre naît. Le basculement de l’Antiquité au Moyen Age, quand Constantin décrète la religion catholique comme religion d’Etat et les conflits que cela engendre avec les religions païennes. Et, tout particulièrement, dans d’autres face à face qui ont infléchi l’histoire. Ce qui me fascine le plus, au fond, c’est le moment où les vies basculent, et encore plus lorsque les destinées individuelles font basculer les destinées collectives.

Boojum. Travaillez-vous déjà sur un autre roman ?

Harold Cobert. J’en ai terminé un, qui est achevé et signé avec mon éditrice, je viens d’en finir un autre mais qui n’est pas encore abouti et je réfléchis déjà à un nouveau. Mes trois précédents romans formaient, malgré l’éclectisme de leurs sujets, une trilogie sur des destins qui basculent et qui ont une valeur sociale et/ou sociétale : la société de spectacle (Le Reniement de Patrick Treboc), le processus de précarisation (Un hiver avec Baudelaire), la petite histoire qui fait basculer la grande (L’Entrevue de Saint-Cloud). Les trois prochains, tous également très différents, formeront eux aussi une trilogie sur le thème des « rendez-vous manqués », et donc sur des destins qui basculent parce que, précisément, ils n’ont pas basculé.


Propos recueillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.