RENCONTRER SARRAUTE, entretien avec Michèle Gazier

Michèle Gazier, écrivain et journaliste française d’origine espagole, a contribué au journal Libération. Son nom est aujourd’hui toujours lié à Télérama. Depuis 1993, elle publie régulièrement des romans, tels que Le Merle bleu, Un cercle de famille (2006), ou encore La fille, paru en 2010. Aujourd’hui avec Nathalie Sarraute, l’après-midi, elle revient avec beaucoup de sensibilité sur ses rencontres avec l’auteur. Un ouvrage magnifiquement illustré par Denis Deprez, dessinateur belge spécialisé dans les adaptations de romans, entre autres. Entretien avec une grande dame qui restera à jamais marquée par celle qui fut publiée de son vivant dans La Pléïade.

À la veille de votre premier entretien avec Nathalie Sarraute, n’avez-vous pas eu peur ?

Michèle Gazier. Si bien sûr, j’étais morte de trac. D’autant que j’avais dû lui forcer la main sur la date du rendez-vous, la voir tout de suite car ayant des problèmes de garde d’enfants je ne pouvais accepter aucune de ses disponibilités.

Vous dites « J’avais un peu honte d’avoir offert mon profil le plus vulnérable » : pensez-vous que Nathalie Sarraute était quelqu’un qui favorisait la confidence, par ses gestes ?

Michèle Gazier. Oui, je me sentais particulièrement mal à l’aise et j’aurais voulu être digne d’elle dans le fond. Je ne crois pas qu’elle favorisait la confidence ni par ses paroles ni par ses gestes, mais je sais qu’elle avait une grande faculté de compréhension. On n’avait pas besoin de tout lui dire, elle savait entendre, sentir ces mouvements intérieurs des êtres qu’elle a si bien su écrire.

Aviez-vous pressenti cette qualité avant de la rencontrer, dans ses écrits ?

Michèle Gazier. Un auteur vous attire par un certain nombre de choses. La qualité de ses récits, la beauté de son écriture, la finesse de son analyse. Un livre qu’on aime est toujours un livre dans lequel on se retrouve. Soit par identification, c’est le plus heureux, soit par rejet qui est à la limite une forme d’identification. On sent que ce qui nous effraie dans ce qui est écrit correspond à un penchant une tendance, une pulsion que l’on s’efforce d’enfouir, d’oublier, de repousser. Tout cela pour dire que lorsqu’on lit un auteur on sait forcément des choses de lui sans pour autant les cerner. Je crois qu’en lisant Nathalie Sarraute je savais cette attention, ce regard pointu qu’elle portait sur les êtres.. Pour écrire ce qu’elle écrivait, il fallait savoir écouter, sentir, saisir l’insaisissable.

Croyez-vous que les rencontres auteur/journaliste soient de la même sorte qu’à cette période, aujourd’hui ?

Michèle Gazier. Je crois que la qualité des rencontres entre journaliste et écrivain n’est pas une question de temps, d’époque. Quand un journaliste aujourd’hui va interviewer un auteur en ayant lu ses livres en lui posant des questions pertinentes sur son oeuvre, quand il a une réelle qualité d’écoute, et que l’auteur ne prend pas le journaliste pour une simple chambre d’enregistrement, la relation peut-être la même, de qualité, hier, aujourd’hui ou demain.

Finalement, pour vous, cette rencontre a été davantage un échange ou un don ?

Michèle Gazier. Je ne crois pas au don mais à l’échange. J’ai écrit un roman uniquement sur ce thème là (Le Merle bleu).Dans toute rencontre on ne peut recevoir que si l’on donne et réciproquement. Nathalie Sarraute m’a beaucoup apporté. L’amitié qu’elle me témoignait, sa confiance me semblent prouver que je lui apportais à mon tour quelque chose. L’échange peut être inégal, mais il est la base de la relation humaine et plus encore celle de l’amitié.

Avez-vous connu d’autres auteurs avec lesquels cet échange était possible ?

Michèle Gazier. Oui, j’ai eu cette chance. Certains sont devenus des amis comme JMG Le Clézio, Michel del Castillo, Tahar ben Jelloun par exemple. Avec d’autres j’ai partagé des moments privilégiés, inoubliables. Claude Simon, Michel Butor, Julien Green, entre autres.

Je crois que pour que l’échange soit possible, il ne suffit pas de poser des questions, de demander à l’autre. Il faut aussi donner de soi. Françoise Sagan qui est dans ma liste de coeur  m’avait d’abord interrogé sur moi, ma vie, mes lectures avant de me parler d’elle. Et je garde de cette longue rencontre un souvenir merveilleux.

Nathalie Sarraute enviait l’assurance de Marguerite Duras. Diriez-vous que Nathalie Sarraute manquait de confiance en elle ?

Michèle Gazier. Jusqu’à la fin de sa vie, Nathalie Sarraute écrivait la peur au ventre, avec une incertitude de débutante. Ce qui ne l’empêchait pas de savoir la place qu’elle occupait dans l’histoire littéraire. Elle disait j’ai un tout petit territoire que je creuse, mais c’est mon territoire, il est à moi. La peur de l’écrivain, c’est le trac de l’artiste. les plus grands avaient et ont le trac avant d’entrer en scène, avant le tournage d’un plan difficile. Il est vrai que Marguerite Duras  qui parlait volontiers d’elle avec admiration semblait ne pas avoir ce trac qui taraudait Nathalie Sarraute. Lors d’un visionnage récent d’un film de Robert Bober et Pierre Dumayet montrant à Duras âgée un « Lecture pour tous » où Dumayet l’interrogeait lorsqu’elle était jeune, et sa réaction : « Ce que je dis est formidable. Je dis tout. Parfaitement. » Et j’ai souri en pensant à Nathalie, à ses doutes, à ce regard inquiet derrière les verres épais et déformants de ses lunettes. A la malice de son sourire lorsqu’elle parlait de Duras.

Vous avez dit un jour « Je crois que l’on ne naît pas écrivain mais qu’on le devient en raison des circonstances ». Aujourd’hui, vous vous sentez avant tout écrivain ou journaliste ? Quelle écriture vous donne le plus de plaisir ?

Michèle Gazier. Je me sens écrivain dans ce sens où toutes les formes d’écritures m’habitent. J’ai commencé par la traduction qui une formidable école d’écriture. Ensuite la critique est venue sans éliminer pour autant la traduction, puis j’ai osé écrire seule. Les formes changent mais l’écriture est là. Mon plus grand plaisir est sans doute aujourd’hui dans l’écriture de mes livres. Des romans, des récits mais aussi des textes avec des artistes. Ecrire, tout simplement.

« Je n’ai jamais osé lui dire que cette femme courageuse dont elle aimait la révolte, c’était elle. » Regrettez-vous de ne pas le lui avoir dit ?

Michèle Gazier. Non, pas du tout. j’ai eu cent fois l’occasion de le lui dire, mais, je préférais qu’elle aime ce personnage qui est en partie elle, sans complexe. Je ne regrette rien de ma relation avec Nathalie Sarraute. Je ne regrette que son absence.


Propos recueillis par Stéphanie Joly

[Entretien initialement paru sur Boojum]

Nathalie Sarraute, l’apès-midi, illustrations de Denis Deprez, Naive, « livre d’heures », novembre 2010, 8 euros

Voir également l’article consacré au livre ici.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.