Requiem for a dream : un hymne à la mort

Sans le savoir, en rachetant sans cesse la télé volée par son fils, puis revendue chez le brocanteur, Sara GoldFarb cautionne totalement les injections d’héroïne, et les rails de cocaïne que Harry s’offre en échange. Harry voyage ainsi dans un autre monde, avec son ami Tyron. Il s’offre quelques voyages superficiels, pour échapper à la réalité. Il rencontre Marianne, qui devient accro également. Ensemble, ils s’offrent le rêve bien illusoire que permet la drogue, avec ses atterrissages forcés dès que l’effet s’atténue. Très vite, ils veulent davantage bien sûr. Car la drogue a ceci de pervers qu’elle crée l’habitude, qui transforme peu à peu le voyage en week-end trop court et trop fade, et l’attente en cérémonie de doigts crispés, de fronts en sueur. La drogue rend en effet la réalité plus cruelle encore, et le voyage plus attrayant.

Pour Sara Goldfarb finalement, c’est un peu le même processus. Son fils lui vole donc sa télé pour s’acheter de la drogue, ce qu’elle refuse de voir et de réaliser, puisqu’elle répare ses fautes en rachetant chaque jour le matériel. Son mari est mort, mais elle lui parle encore. Elle grossit et s’empiffre pour combler son ennui, bien mal soigné par les émissions auxquelles elle est pourtant accro elle aussi. Elle est seule, elle se sent seule, et elle a besoin d’amour. Elle s’imagine peut-être que tout le monde regarde la télé à longueur de journée, comme elle. Et qu’ils sont plaisants pour elle ces individus qui lui rendent visite en empruntant les câbles électriques ! Alors pour être aimée à son tour, elle ne rêve que d’une seule chose : passer elle aussi à la télévision. Seulement voilà… Sara a grossi, à force de trop de liquéfaction passive et contemplative. Elle déborde de sa belle robe rouge, et devient à son tour plus droguée encore qu’avec la télé, afin de pouvoir maigrir et maigrir… et enfin rentrer dans son écran de télévision.

Le fils et la mère se détruisent donc chacun à leur manière, par l’enfer de la drogue. Ils ne sont pas si différents l’un de l’autre finalement, et la vie punira les deux êtres à la mesure de leur déchéance : Harry perdra le bras par lequel il a volé et voyagé, Sara perdra la tête.

C’est un film dur, qui est encore terriblement d’actualité. Le réalisateur, Darren Aronofsky,  nous offre un Requiem à entendre, mais également à voir. Il fait appel à tous nos sens, rappelant à chaque instant le bruit du mal qui convie, ou ensorcèle ; montrant sans pudeur (et sans censure !) les pires moments des rêveurs dans leur plus pure réalité. Ce film, s’il n’est pas classé dans les pornographies parce que son sujet n’est pas le sexe, finit à sa manière par l’être tout de même, flirtant sans cesse avec cette limite.

C’est un film choquant : n’est-ce pas précisément le but ? Le thème aurait-il été à lui seul assez choquant à nos yeux, nous qui baignons dans le star-système et la surconsommation ? Gageons que ce que réclame le public aujourd’hui pour se sortir de la banalisation du mal, c’est précisément le spectacle de celui-ci. Comme une drogue.

C’est donc un film choquant mais excellent, que je ne me passerai toutefois de revoir de si tôt. Enfants : interdit. Adolescents : s’abstenir. Adultes : s’abstenir également de le regarder par pure envie d’un spectacle passif : ce film appelle une nécessaire réflexion.

 

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.