Isabelle Rossignol : touchez pas à Tick’art !

Après Tomas B. Reverdy, Carole Zalberg, Stéphanie Hochet, Valentine Goby, c’est au tour d’Isabelle Rossignol de réagir à la suppression des Tick’art en septembre prochain. Comme pour beaucoup d’autres, la fin de ce dispositif est pour elle une absurdité, un démantèlement des moyens donnés à l’épanouissement des regards sur la Culture. Comme tous les écrivains que j’ai interrogés jusqu’à présent, elle a participé activement à ce dispositif. Il fonctionne. Il bénéficie visiblement à la cible visée. La raison de sa suppression reste un mystère.

Avez-vous eu l’impression de gagner quelque chose dans ces échanges ? Comment se passaient-ils ?

Bien sûr que j’y ai gagné « quelque chose » car j’ai pu transmettre mon goût du livre à des jeunes qui ne l’ont pas toujours. À chaque rencontre, j’ai eu le sentiment de créer un nouveau lecteur. J’ai vu en tout cas des yeux s’illuminer à la lecture d’un poème, ou devant mon trajet de lectrice. J’ai été passeuse, incontestablement. Et bien des élèves m’ont fait comprendre que cette rencontre ouvrait en eux un espace encore inconnu : celui de découvrir qu’un livre est un dialogue avec des personnages. Et que ce dialogue peut être aussi riche qu’avec une personne en chair et en os.

Quelles valeurs représente Tick’art à vos yeux ?

Celle de l’accès aux livres, tout simplement. Par ce biais, c’est l’accès à l’imaginaire, à la langue, à l’écriture. Ce que transmet une action comme celle-ci, c’est, oui, l’accès à un monde nouveau, où le livre devient possible, devient un ami. C’est cela Tick’art : faire comprendre que le livre est un ami.

A qui bénéficie Tick’art ?

Copyright : Gallimard

Aux élèves évidemment. Et aux enseignants aussi, qui peuvent utiliser cette rencontre pour voir autrement leurs élèves. Ou pour poursuivre l’action en leur donnant à lire des ouvrages cités. Aux documentalistes également, qui en profitent pour faire découvrir leur fond, indiquant aux élèves des titres qui restent souvent sur les étagères. Pour tous, il y a ouverture sur un champ lectoral plus ample.

La suppression de ce dispositif interviendra en septembre prochain, et la raison serait qu’il n’atteint pas le public visé, ne bénéficie pas à ceux qui en ont besoin, mais à ceux qui sont plus favorisés, aux parisiens. Que pensez-vous de cette réponse ?

Aux parisiens ? Mais je ne suis intervenue qu’une seule fois à Paris ! J’ai toujours été en banlieue et dans des classes professionnelles, là où le livre est généralement absent. Parfois, des élèves allaient pour la première fois dans une « vraie » librairie, n’ayant jusqu’alors fréquenté que les rayons livres d’Auchan ou de Carrefour. À vrai dire, je ne comprends pas du tout cet argument. Mon public à moi n’a été qu’un public de jeunes non-lecteurs à qui j’ai tenté de transmettre ma passion et, je le répète, il y a eu des déclics dans ces rencontres. Des non-lecteurs ont ainsi pu avoir accès à Marguerite Duras, Annie Ernaux, Robert Desnos. Eux qui n’avaient peut-être jamais acheté un autre livre que ceux au programme de leur classe, je les ai vus, à la caisse, tendre ces livres-là. Non, vraiment, je n’ai pas été confrontée à de jeunes bobos dans mes rencontres !

Pourquoi sa suppression à votre avis ?


Franchement, j’aimerais bien le savoir. Je ne comprends absolument pas la suppression d’une action qui fonctionnait parfaitement. Les enseignants sont les premiers à le dire et j’espère bien que des élèves seront invités à s’exprimer aussi sur le sujet. Pour ma part, je suis simplement face à une aberration de plus et, en tant que femme de gauche, j’avoue trouver déplorable que ce soit une région politiquement de ce bord qui supprime un tel projet. Est-ce une farce ou l’annonce de ce que fera désormais la gauche ? Peut-être que les élus devraient se rendre à La Courneuve, à Nogent-sur-Marne ou même à Saint-Germain-en Laye. Ils verraient que leur argument du parisianisme n’a aucun fondement. Qu’il sonne plutôt comme un canular digne, précisément, de parisiens qui ignorent la réalité de terrain. Pour tout dire, je suis outrée et très inquiète de voir de telles mesures engagées en une époque où nous avons besoin de tout sauf de régression.

Dans un monde meilleur, on ferait quoi pour la culture et pour que les jeunes puissent y avoir accès ?

Je ne connais pas de monde meilleur. Mon monde est celui d’aujourd’hui et c’est lui qui doit être meilleur. Et il l’est sans nul doute quand des jeunes peuvent sortir de leur milieu social et aller dans une librairie ou un théâtre… pour la première fois peut-être. Si j’avais eu de telles choses quand j’étais élève, moi l’enfant de parents sans culture, j’aurais gagné bien du temps. Des actions comme Tick’art sont des actions-guides. Elles pallient les manques des institutions scolaires et les manques au sein des familles défavorisées culturellement. J’attends donc une réaction des décideurs, laquelle réaction me prouvera qu’ils ne veulent pas nuire à notre monde, mais le voir s’enrichir des âmes éblouies que j’ai parfois touchées du cœur dans mes rencontres Tick’art.

Isabelle Rossignol partage son temps entre l’écriture de ses livres, l’animation d’ateliers d’écriture. Régulièrement elle publie des ouvrages pour la jeunesse à L’école des loisirs. Dernier livre paru : Il faut rester tranquille, L’école des Loisirs, Septembre 2010.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.