Patrick Goujon : Favoriser un véritable échange.

Avez-vous collaboré au projet Tick’art en tant qu’écrivain ?

Oui, j’ai la chance de participer au dispositif depuis plusieurs années, à raison de trois rencontres par an.

Avez-vous eu l’impression de gagner quelque chose dans ces échanges ? Comment se passaient-ils ?

La première rencontre qui a lieu en classe est découpée en deux temps. D’abord un échange, le plus spontané possible, où toutes les questions autour de l’écriture, la publication, le livre, etc. peuvent être posées. Cette introduction permet d’instaurer un climat de confiance, de faire connaissance avec la classe. Egalement de mettre à la porte des représentations de la Littérature (celle avec un L majuscule) et de l’Ecrivain, qui peuvent tenir des jeunes à distance de la lecture. Le deuxième temps en classe est consacré à des romans qui m’ont ému, changé, déplu, pourquoi, amené à quoi, et également à des discussions au sujet de livres que les élèves affectionnent. Là, il s’agit moins de conseiller des titres que de communiquer des impulsions, chasser des préjugés, découvrir des passions.
La deuxième séance en librairie permet des conversations informelles, détendues, de se revoir en « terrain neutre et inconnu », où je me trouve souvent aussi perdu que les élèves, à interroger les libraires.
Ce que j’ai gagné ? Venir en classe pour parler, par exemple, de romans au programme, que j’avais refusé de lire lorsque j’étais lycéen et qui, plus tard, ont été de véritables chocs. Voir des jeunes repartir de la librairie avec ces bouquins, c’est prendre une revanche sur le système, sur soi-même, avoir l’impression de servir à quelque chose et ne pas seulement rester assis sur son petit siège d’auteur.

Quelles valeurs représente Tick’art à vos yeux ?

Le partage. La véritable démocratisation de la culture, intelligente, qui n’est pas, par exemple, du téléchargement gratuit massif, mais un partage pour tous, filière littéraire comme filière « technique », établissement parisien comme de banlieue, où chaque ado repart avec au moins un livre à lui, qui le rencontrera peut-être. C’est ainsi, il me semble, que les individus se construisent.

A qui bénéficie Tick’art ?

Aux ados, qui abordent la littérature sous un autre jour, plus vivant, incarné.
Aux professeurs, qui – beaucoup me l’ont confié – découvrent de nouvelles facettes de leurs élèves, et repartent avec de belles énergies, inédites.
A l’écrivain, qui a l’opportunité d’être dans la vraie vie, face à de vrais (futurs) lecteurs, et d’être rémunéré pour une activité généreuse, utile, où il se trouve légitime.
Aux libraires indépendants enfin, qui peinent de plus en plus à subsister face à la concurrence des groupes, et se font un plaisir d’accueillir une jeune clientèle dans leurs murs.

La suppression de ce dispositif interviendra en septembre prochain, et la raison serait qu’il n’atteint pas le public visé, ne bénéficie pas à ceux qui en ont besoin, mais à ceux qui sont plus favorisés, aux parisiens. Que pensez-vous de cette réponse ?

Que ceux qui la donnent ne sont pas venus voir sur place. J’ai, en outre, le pressentiment paranoïaque que c’est une excuse facile pour instaurer des dispositifs qui auront l’air sur le papier de profiter au plus grand nombre (la quantité) mais ne profiteront en définitive qu’à peu (perte de qualité).

Pourquoi sa suppression à votre avis ?

Faire des économies. Et un autre pressentiment paranoïaque : que l’époque n’est pas propice aux actions qui permettent aux jeunes gens de développer leur esprit critique. Choisir. Aimer ou pas. Donner son avis.

Dans un monde meilleur, on ferait quoi pour la culture et pour que les jeunes puissent y avoir accès ?

On les écouterait davantage et on continuerait de favoriser, comme Tick’art le proposait, un véritable échange, un rapprochement entre les individus, les acteurs et les spectateurs.

Patrick Goujon est écrivain. Son dernier roman s’intitule A l’arrache (Gallimard, 2010). Il sera d’ailleurs reçu par Carole Zalberg à la Terrasse de Gutenberg à Paris le jeudi 9 mai 2011 à 20h30.
Pour le reste du dossier, c’est ici.
Et pour signer la pétition, c’est .

 

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.