Pour Tick’art sonne le Glas…

Connaissez-vous Tick’art ? En place depuis 2001, ce dispositif permet aux lycéens et apprentis franciliens ainsi qu’aux jeunes de moins de 25 ans suivis par une mission locale ou en formation dans un organisme financé par la Région Île-de-France, d’acquérir pour 15 euros un carnet contenant :

- 1 ticket Scènes : valable dans 270 salles de spectacle partenaires (concerts, théâtre, danse, cirque, marionnettes…)
- 1 ticket Festivals :  musique, théâtre, danse…
- 1 ticket Cinéma : 110 salles de cinéma d’art et d’essai
- 1 ticket Livre de 8 € : 300 librairies dans toute la région Île-de-France
- 1 ticket Expos / Patrimoine + 1 ticket invité : les plus grandes expositions franciliennes !

Si on récapitule, 15 euros c’est : un livre grand format, 1,5 place de ciné, 1,5 entrée dans une expo nationale, la moitié d’un concert… Là, pour ce prix, on a le livre, le festival, le concert, la séance cinéma, + l’expo avec un ami.

En bonus, Tickart c’est aussi une floppée d’actions culturelles menées en partenariat avec des professionnels de tous horizons artistiques : auteurs, musiciens, acteurs.. avec la possibilité de participer à des ateliers pédagogiques. Les lycées manquent souvent de moyens, les budgets sont de plus en plus serrés : Tickart c’était une des solutions pour ne pas laisser s’échouer des jeunes en marge de la culture, alors qu’ils sont déjà nés au ban du lieu. Je dis bien : c’était.

Dix ans après, on annonce la fin de cette mesure. Vous ne le saviez pas ? C’est qu’on en parle très peu voyez-vous…

Une écrivaine a tiré la sonnette d’alarme. Stéphanie Hochet a en effet réagi à cette annonce passée sous silence, dans un article publié sur .

Elle a accepté de répondre à quelques questions pour Paris-ci la Culture. Voici :

Avez-vous collaboré au projet Tick’art en tant qu’écrivain ?

Oui, à de nombreuses reprises, depuis plusieurs années. Je suis intervenue dans des lycées situés en majorité dans la banlieue parisienne, dans toutes sortes d’établissements : professionnels, privés (sous contrat avec l’État) et publics. Pour des classes de secondes ou de premières.

Avez-vous eu l’impression de gagner quelque chose dans ces échanges ? Comment se passaient-ils ?

C’est un public très intéressant : les jeunes sont curieux du métier d’écrivain. Je me suis toujours sentie attendue dans ces classes : les professeurs et les employés de Tick’ art font un vrai travail de préparation, les rencontres s’organisent en amont, et tout au long de l’année (on n’attend pas qu’il y ait le salon du livre à Paris). Je trouve passionnant de discuter avec ces jeunes de lecture, de romans, ou plus prosaïquement du salaire de l’écrivain ou de la publication.  On fait tomber des fantasmes concernant le métier artistique… Les élèves se sont renseignés sur l’œuvre de l’auteur, ont parfois lu un ou plusieurs livres de l’écrivain qui vient les voir, une discussion sur le fond ou la forme peut s’engager. J’ai toujours été ravie de ces rencontres même quand certains jeunes sont parfois provocateurs, j’ai toujours senti qu’ils me respectaient et avaient envie de me connaître, c’est assez touchant. Ensuite, nous essayons avec  le professeur de français de leur conseiller certains livres en librairie, une de mes victoires c’est quand l’un deux qui voulait utiliser son chèque-livre pour un manuel sur le code de la route (Tick’art met à leur disposition un chèque de 8 euros) repart avec Le diable au corps ou Premier amour de Tourgueniev.  C’est  d’autant plus important que certains (et ils sont plus nombreux qu’on l’imagine) ne mettent jamais les pieds dans une librairie.

Quelles valeurs représente Tick’art à vos yeux ?

C’est une action culturelle organisée par des professionnels qui ont su répondre à un véritable besoin. C’est avec des dispositifs de ce genre qu’on lutte petit à petit contre les discriminations sociales dans l’accès à la culture. Si on n’agit pas contre les inégalités en déployant de véritables politiques culturelles sérieuses, on contribuera à faire de la culture un domaine pour privilégiés  – on se prépare une société assez régressive, potentiellement dangereuse puisque discriminatrice.

A qui bénéficie Tick’art ?

Photo : Anne-Laure Bovéron

Aux élèves. Aux libraires. Aux écrivains qui participent et se confrontent ipso facto à un certain sens de la réalité.

La suppression de ce dispositif interviendra en septembre prochain, et la raison serait qu’il n’atteint pas le public visé, ne bénéficie pas à ceux qui en ont besoin, mais à ceux qui sont plus favorisés, aux parisiens. Que pensez-vous de cette réponse ?

Tous ceux qui connaissent Tick’Art sont scandalisés par le motif qui a été avancé. C’est tout le contraire. Je suis surtout allée dans des lycées de banlieues, souvent dans des classes de lycées professionnels où les élèves sont en difficultés, fâchés avec le système.  Je ne vois pas l’utilité d’un tel mensonge.

Pourquoi sa suppression à votre avis ?

Pourquoi casser ce qui fonctionne ? Voyons, il y a deux possibilités : soit la personne aux commandes dans la région Île-de-France veut imposer son style, soit ce sont des raisons financières. Peut-être est-ce même les deux…

Dans un monde meilleur, on ferait quoi pour la culture et pour que les jeunes puissent y avoir accès ?

Il faut mettre en place une politique généreuse et permettre à des professionnels de faire un travail de fond. Il est nécessaire de sortir les jeunes de leur quartier, leur montrer autre chose, les emmener au théâtre, aux spectacles de danse etc.  Ne pas attendre qu’il soit trop tard, sinon, on se prépare quelle société avec quels individus ?

a ensuite rédigé un article à ce sujet : La fin des Tick’art fait tiquer : Le conseil régional d’Ile-de-France va mettre fin au «chèque culture» pour les jeunes.

Désormais, une pétition circule, et je vous invite grandement à vous joindre à la liste des signataires :

http://www.petitions24.net/non_a_la_suppression_des_tickarts

Stéphanie Hochet a publié son premier roman, Moutarde douce, à 26 ans. Son dernier ouvrage, paru chez Flammarion, s’intitule La distribution des lumières. Il a reçu le prix Thyde Monnier de la SGDL fin 2010. Vous trouverez une rubrique Stéphanie Hochet dans le menu de Paris-ci la Culture, et vous pourrez également consulter le blog de l’auteur ici : stephanie.hochet.over-blog.com/

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.