Rien ne va plus, les jeux sont faits

A propos de Toxique, de François Sagan

Plus personne ne présente Françoise Sagan, et sa vie privée est aussi célèbre que ses romans. Son premier roman, Bonjour Tristesse, publié en 1953 à l’âge de 18 ans, chez Juilliard, l’a propulsée au coeur de la Jetset et de Saint-Tropez. Aussitôt, elle s’est rendue plus célèbre encore par son goût pour l’alcool, le jeu, et les boîtes de nuit. Ce qu’elle aimait plus que tout à l’époque a fini par la plonger pour toujours dans l’enfer de la drogue : les voitures. C’est en effet son amour des voitures et de la vitesse qui a causé un jour de 1957 un accident dont elle ne se sortit que par miracle, et à la suite duquel on lui administra un puissant dérivé de la morphine. Ce médicament la rendit si dépendante qu’elle finit par séjourner dans un institut de désintoxication.

Toxique est le journal qu’elle écrivit pendant cette période de quelques jours durant lesquels elle a dû plonger en elle afin d’y déloger ce qui l’emprisonnait. Chaque jour, elle couchait dans son cahier le résultat de cette confrontation avec elle-même, avec ses peurs et ses faiblesses, ses espoirs et ses douleurs.

Ainsi, le livre s’articule autour de deux pensées qui s’alimentent l’une l’autre, et qui sont la définition même d’un drogué : une partie du discours est très pragmatique, qui compte les heures restant jusqu’à la délivrance de la prochaine ampoule, tandis que l’autre s’abîme dans une contemplation chaotique, du passé au futur, en passant par un présent à priori insignifiant et pourtant chargé d’interrogations… “Mon fume-cigarette m’a échappé, a glissé sur le bord de la fenêtre. Je n’ai eu aucun geste, j’ai attendu qu’il s’arrête, par hasard, au bord de l’abîme, comme fascinée par l’évènement, incapable d’intervenir avant. Curiosité. A y penser, il me semble que j’ai toujours été comme ça, sauf en voiture…”

Etrangement, il semble que Sagan n’ait jamais été aussi lucide sur elle-même. Et elle montre une volonté d’acier, camouflant ses peurs dans un cahier, inscrivant pour elle-même mille reproches, se livrant comme elle le dit si bien à un “marivaudage” intérieur, exaspéré, impatient : mais plus que tout volontaire.

Nous sommes bien loin de l’écriture de ses romans, fluides et soignés. Ici, il faut s’attendre à lire du Sagan brut, dicté par une pensée en reconstruction, éparpillée, dilapidée. De ces paragraphes désorganisés, où plusieurs idées s’entremêlent en peu d’espace, on saisit ce qui anime et pulvérise l’auteur tout à la fois : la peur. C’est elle qui est à l’origine de l’écriture, et c’est encore elle qui la compromet. Sagan a cette phrase terrible, qui ne la quittera jamais : “j’ai peur, et je suis lasse d’avoir peur”. La peur n’évite pas le danger dit-on. Surtout pas celui d’être seul.

“Je me dis au revoir” écrit Sagan, qui ne peut conclure puisque la fin de ce séjour n’est autre que l’espérance d’un recommencement, d’une renaissance. Malheureusement, il est des combats qu’on ne peut gagner.

 

Toxique, Françoise Sagan, Le livre de poche, janvier 2011.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.