Matin Brun, de Franck Pavloff

Copyright photo : S. Joly

Un beau matin, votre ami vous annonce qu’il a dû faire piquer son chien. Non parce qu’il était vieux, mais parce qu’il était noir. Au lieu de vous étonner, cela vous rappelle tout simplement que vous avez dû vous aussi faire piquer un animal de compagnie, un chat, car il était noir et blanc. C’est la vie : de toute façon, non seulement nous finissons toujours par devoir dire adieu à nos compagnons, tôt ou tard, mais il faut surtout respecter la loi.
Dans le cas de Matin brun, la loi interdit de posséder des animaux domestiques qui ne soient pas bruns. Le brun est devenu la norme, le code, la couleur nationale. Qui enfreint la règle en s’obstinant à garder un chat noir, un chien jaune, sera sévèrement puni par l’Etat tout puissant.
Après tout, il ne s’agit que d’animaux « Mon coeur s’était serré, puis on oublie vite« . Pourquoi faire toute une histoire d’une règle certes idiote mais si facile à respecter finalement ? Et comme le sentiment de sécurité peut être grand et réconfortant quand, alors, on acquiert un compagnon brun aux yeux bruns.. comme l’on peut se sentir mieux, chez soi, et serein.
C’est bien sûr sans compter sur les aléas de la loi, qui peut changer selon le bon vouloir des tout puissants, et s’appliquer non seulement à ce que vous possédez, et donc à ce que vous êtes, mais aussi à ce que vous avez été par le passé : quelqu’un qui ne correspond pas à ce que désire l’Etat national. Bientôt, la presse légale devient brune, et les bibliothèques dangereuses.
Franck Pavloff, en quelques phrases, et seulement 11 pages offre une singulière et parfaite illustration des possibilités de l’extrêmisme. Sous sa plume, quelques paragraphes suffisent à décrire la vitesse avec laquelle on peut laisser tomber la liberté, la facilité avec laquelle on peut céder à la peur au profit d’un Etat qui vous y plongera éternellement, jusqu’à vous priver de tout. Il montre avec justesse combien il est facile de ne pas prévoir qu’une privation infime peut conduire à la lapidation totale des droits humains.
Un petit chef d’oeuvre, peut-être encore plus parlant que toutes les indignations réunies. C’est ainsi, si l’on n’y prend garde, on se réveille un matin brun, pour ne plus jamais s’endormir serein.
Matin Brun, Franck Pavloff, Cheyne éditions, 1998, réédition 2011, 11 pages, 1,50 €.
Pour une lecture par Denis Podalydès et Jacques Bonnaffé, vous pouvez également vous procurer le CD audio.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.