Ange plein de gaité, connaissez-vous la mort ?

7h00. Le réveil sonne. Les yeux tout embués de sommeil je tends ma main vers mon smartphone pour éteindre la sonnerie. Dans la foulée, comme tous les matins, je consulte mes mails.

Dans ma boîte se trouve un message d’Amnesty International. Je sais déjà qu’après avoir lu ce message, je ne serai plus la même : à cause de son titre. Je sais aussi que ce qui se trouvait profondément ancré en moi est en train de grossir, que quelque chose de plus carnacier est en train de se former. Je sais, en somme, que je vais rejoindre un groupe pour l’aider à lutter contre quelque chose, puisque ce groupe n’est peut-être pas encore assez grand, ou peut-être encore trop muselé. Je sais que les gens comme moi, qui possèdent cette boule au fond du ventre, doivent rejoindre le lot de ceux qui se battent concrètement, faire que cette boule ne reste pas silencieuse au fond des tripes.

Si je reçois ce mail au titre et au contenu aussi choquants, c’est que j’ai  très naïvement tenté la veille de sauver la vie d’un homme. Oh bien sûr je n’étais pas seule. Dans le monde entier, nous avons été nombreux à tenter de sauver la vie* de Troy Davis, condamné par l’Etat de Georgia à la peine de mort il y a vingt ans. Ce mail, donc, m’a appris ce matin qu’autant de voix ne pouvaient rien contre la loi, aussi absurde fut-elle.

C’est bien la loi qui a tué cet homme** condamné par la « justice » américaine en vertu de neuf témoignages le désignant comme meurtrier d’un policier. C’est cette même loi qui a fait qu’on ait pu durant toutes ces années conserver le verdict tel quel malgré le désistement de sept de ces témoignages. C’est cette loi entêtée, butée, qui a permis aux hommes de ce monde d’ôter la vie de l’un d’entre eux. Au bout du bras de la loi, la mort. Et la mort lui sied si mal..

Les saveurs du matin, de la journée, de la vie tout entière sont désormais moins vivaces. Oh bien sûr, je sais que d’autres sont morts bien avant, et que d’autres mourront. Nous sommes dans un pays où la Peine Capitale a été abolie il y a tout juste trente ans. Mais.. ce n’est ni le sentiment d’insécurité qui m’atteint aujourd’hui, ni la pitié pour les gens qui ont subi une perte probablement, et même quelle que soit la vérité, toujours illégitime.

Cela a-t-il quelque chose à voir avec la religion ? Non… dans le fond, peu importe de savoir si cet homme ira en enfer ou au paradis. Peu importe que ses bourreaux, que la famille du policier assassiné, ou même ses proches pensent qu’il rejoigne un côté ou l’autre de la terre promise à tous. Ce qui importe c’est qu’il n’est plus, par la volonté d’hommes capables de rédiger des textes dans ce seul but, comme si c’était LA solution.

Alors ce serait cela, le remède miracle : faire disparaitre. Avant cela, s’est-on préoccupé outre mesure de faire disparaitre la famine et la pauvreté, le froid et la maladie ? Certainement pas de manière aussi radicale. Sans doute est-ce plus facile de s’attaquer à la vie, évidemment. Et puisqu’on a le pouvoir de mort.. Voilà. Tout être doté de vie est également doté du pouvoir de mort. L’inadmissible est d’en user.

Il parait qu’il est dans notre Culture de tuer.

Si le goût de ma pomme est flétri, si la saveur de mon déjeuner a disparu, c’est qu’une partie de moi est morte ce matin entre 7h et 7h05. Sans doute cette partie d’humanité qu’on porte en nous quand on croit encore en son prochain.

 

Stéphanie Joly

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* Au moyen d’une pétition

** Troy Davis a été exécuté par injection létale le 22/09/2011 5h08 heure française. Létale vient de léthal = qui entraîne la mort.

C’est volontairement que je n’ai pas souhaité parler de couleur de peau. Non que j’oublie certaines choses, mais en tout état de cause, la peine de mort est de toute façon une absurdité.

 

 

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.