Le sel, de Jean-Baptiste del Amo

 

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On dit de Jean-Baptiste del Amo qu’il relit toutes ses phrases à voix haute pour en éprouver la beauté, à la manière de Flaubert. On lui reconnaît volontiers ce style pesé, ampoulé, précieux. On ne peut plus prétendre que les classiques ont leur langue, différente de la littérature contemporaine. Désormais, certains auteurs entendent bien revenir au style d’antan, aux textes gonflés de descriptions, s’attachant à la fois au caractère et au décor, s’encombrant d’infinis détails… qui font d’une journée de vingt-quatre heures un ouvrage de trois cent pages. Les nostalgiques de la littérature descriptive seront comblés. Ils se délecteront de senteurs, de couleurs : « Le soleil délogeait les enfants des maisons. […] Une brise apathique porta vers elle l’odeur de l’herbe fraîchement coupée ». Les amoureux de la lenteur se régaleront de ces allers-retours dans un passé convié au présent de la pensée. Les admirateurs de la haute voltige aimeront virevolter d’un souvenir à un fantasme, d’un cauchemar à un remords, en passant par une peine ressurgie ou un bonheur interrompu. Les mélomanes s’enivreront de cette chorale familiale où les voix intérieures de Jonas, Albin, Fanny, (les enfants) Louise (la mère) se répondent et parfois, correspondent sous le haut souvenir du défunt père Armand.

Les quatre personnages doivent en effet se retrouver le soir même pour un souper. La journée se déroule à Sète, où ils ont vécu avec leur vieux marin de père, mort depuis quelques années. Les trois enfants se plongent tour à tour dans leurs pensées avant de rejoindre leur mère pour un dîner qu’ils appréhendent tous à leur manière. Jean-Baptiste del Amo propose alors de sonder les conscience où l’on découvre peu à peu amertume, rancœur, jalousie, mépris, et, parfois, un peu d’amour.

Le style est travaillé, consciencieux. L’écriture est méticuleuse, et l’auteur donnerait presque l’impression d’être un souffleur de mots, à l’image du souffleur de verre travaillant les courbes pour que la matière prenne ou refoule la lumière opportunément.

Il y a pourtant un problème dans cette histoire, et c’est que précisément, la teneur en sel y est exagérée, presque offusquante, agaçante : on sature d’une matière que l’on aurait pu appeler sans se départir d’objectivité la « saleté ».

Ô consciences laides ornées de beauté…

Si l’on dit que tout, dans ce del Amo, y est beau, on peut tout aussi bien dire que tout y est tout autant enlaidi. Entendons-nous : si la langue est l’écrin de l’ouvrage, promettant une parure magnifique, un bijou littéraire à la hauteur de ce qu’on attendait d’un auteur ayant obtenu le prix Goncourt du premier roman avec son précédent opus, Le sel offre en profondeurs une histoire malade, gangrenée, où les rapports humains ne peuvent se contenter de beauté, jamais, ô grand jamais.

Ainsi l’on trouve une petite fille qui se masturbe dans les dunes à la vue de la main d’un inconnu sur la cuisse de sa mère alanguie. Cette même petite fille ne trouvera d’autre remède, à l’âge adulte, que d’embrasser amoureusement sa mère pour s’extraire de sa rancœur d’enfant. L’un de ses neveux esquissera un geste à son tour incestueux envers son jumeau. On découvrira qu’un homme qui a fait montre de violence toute sa vie avec sa famille ne faisait peut-être que refouler une homosexualité pourtant assumée dans le plus grand secret. Tout ceci en une déferlante de mauvais souvenirs incluant un avortement au battage, la noyade forcée de chiots sous les yeux de leur mère par deux enfants encore innocents, et d’autres choses encore plus viles les unes que les autres.

Tous ont élevé ou grandi dans l’abjection, tour à tour étouffant, jugulant, éprouvant ou cultivant sa rancœur. Les personnages entretiennent avec leurs proches des relations ambiguës, et semblent vraiment s’être construits dans la souffrance physique et morale. Tous sont en révolte, soit contre soi-même, soit contre un enfant, soit contre ses parents, soit tout à la fois. Plus aucun enfant n’a droit à l’innocence : soit qu’il l’abandonne prématurément, soit qu’on la lui soustrait de force. C’est comme si l’enfance était par définition un temps beaucoup trop long, à bannir au plus vite, pour l’évoquer aussitôt dans toute son atrocité avec une nostalgie morbide, un remords affairé.

L’eau

Elle est présente partout : dans les cauchemars de Jonas, sous forme de noyades — qu’il craint tantôt, qu’il convoite ensuite ; dans les rêves de la mère, lucide pourtant. Dans le métier du père. L’eau imprègne toute l’histoire de cette famille ensevelie sous les souvenirs. L’on ne sait à la fin si elle n’est pas totalement incarnée dans les pensées des uns et des autres. « Il y a une dynamique, une vie propre au passé. Les souvenirs en enfantent d’autres et de ces unions incestueuses naissent des fables »… tout cela n’est-il qu’un mauvais rêve où les vagues se succèdent et se chevauchent habilement pour un ultime moment de souffrance avant le salut, la reddition ? Si « les vivants défigurent la mémoire des morts », la mémoire brise indéniablement les vivants…

Le sel est sauf…

Le seul à se tirer d’affaire dans l’histoire, c’est Jonas, fils homosexuel ayant très tôt contré l’éducation de son père, refoulé la violence plutôt que son essence. Il est le seul à ne pas se voiler la face, ni cacher ses amours considérées comme méprisables et c’est ce qui précisément enlève à ce personnage toute perversité, toute tentation incestueuse, toute monstruosité : il est le seul à être sauvé ; à se sauver, même si plus tard lui aussi rêve parfois d’un père incestueux. « Jonas commença de faire un rêve qui deviendrait récurrent et dont il s’éveillerait invariablement avec un sentiment d’aversion, de salissure et de plaisir coupable. » Chez Jonas, il s’agit d’un rêve, coupable qui plus est. Mais pour les autres ?

Jean-Baptiste del Amo a-t-il voulu verser dans le roman social ? Est-ce plutôt sa vision de la réalité ? Il semble en tout cas qu’il ait dépeint une famille en mal de bonheur en insérant dans chacun d’eux une once de cette matière qui, au fur et à mesure qu’elle s’accumule dans les pages, s’amoncelle pour étouffer le lecteur, l’envahir comme une maladie honteuse : si l’on peut regretter l’outrance des monstruosités accumulées, force est d’admettre que tout cela, évidemment, est amené par une écriture majestueuse et rebelle qui, dans ce contexte littéraire que l’on dit décalcifié, où ni le décor ni les pensées n’ont plus leur place, fait du Sel un roman à part et d’une grande qualité esthétique.

Le sel, Jean-Baptiste del Amo, Gallimard, août 2010, 300 pages, 19,50 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.