Masque de sang, Lauren Kelly

Joyce Carol Oates poursuit deux chemins : celui de la brillante romancière qui a eu encore dernièrement beaucoup de succès avec Petite sœur, mon amour ; le second, ous le pseudonyme de Lauren Kelly, son double, auteur de thrillers (1). Masque de Sang ressemble à une pierre égarée sur le bas-côté de la littérature. La couverture annonce fièrement que Lauren Kelly n’est autre que Carol Oates, l’ensorceleuse. Aussi, on se jette dans l’ouvrage, en espérant sans en douter le moins du monde y trouver les plus terrifiantes ficèles du thriller, domptées à merveille par une grande Dame de la littérature.

Les deux premiers chapitres, lus avec engouement et gourmandise, sont remarquables : on y apprend que Marta et sa tante Drewe, figure bien connue du monde des arts à New York, mécène crainte et adulée tout à la fois, sont enlevées au cours d’une nuit. La tante n’a pas été retrouvée, contrairement à la nièce, découverte dans un état halluciné et inquiétant, au bord du délire, recroquevillée sous une cabane au cœur du parc naturel de la Shale River Mountain, dans le comté de Chateaugay, près du fleuve de l’Hudson.

L’adolescente habitait en effet depuis quelques années chez sa tante Drewe Hildebrand (la sœur de son père, emprisonné pour escroquerie). Elles dormaient paisiblement lorsqu’un groupe d’individus masqués s’est introduit dans leur demeure de Chateaugay Springs, lieu réputé pour accueillir tout au long de l’année de jeunes artistes sculpteurs, peintres de la nouvelle génération, tous plus camés les uns que les autres. Ils ont enlevé la tante, et la nièce qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment. Hop, restitution de la nièce, lâchée dans la forêt, visiblement droguée.. mais pas de tante en vue.

Il se peut que le coup ait été perpétré par une secte de fanatiques protestants ayant eu quelques mots avec la Dame, au sujet d’une sculpture à caractère blasphématoire. Certains pensent encore que c’est le coup d’un de ces artistes drogué, éconduit, en mal de reconnaissance, qui a voulu donner une bonne leçon à l’Hildebrand. Les soupçons se tournent tout naturellement vers Xenia, cet ancien collaborateur utilisant de la matière organique pour ses œuvres, et notamment du sang, comme pour ses deux dernières œuvres intitulées Masque de sang 1 et Masque de sang 2, faites d’un moulage de sa propre tête et de celle de Drewe Hildebrand. Nous sommes dans le gore, dans le damné et le condamnable. Histoires de drogues se mêlent avec histoire d’un art quasi gothique, et en tout cas très dérangeant. L’intrigue est idéale, bien trouvée, et bien sûr l’idée d’un sculpteur de déchets corporels n’hésitant pas à prélever le sang de ses modèles pendant plusieurs semaines pour parvenir à la perfection de son oeuvre fait véritablement frémir. Masque de sang dispose donc toute la matière (sic) nécessaire à la réalisation d’un magnifique thriller, de ceux qui vous réveillent la nuit dans ce sentiment ambivalent, à mi-chemin entre « j’en veux encore » et « j’en peux plus j’ai peur ».

Oui, mais… non

Malheureusement… hormis la mise en place de l’intrigue et la double fin délirante qui laisse le lecteur dans le doute, et donc sur sa faim, le roman (car « roman » conviendrait mieux, en fait) n’a rien d’exceptionnel, et comporte même de gigantesques longueurs dont on se passerait bien. Les relations entre la nièce et sa tante, les conditions dans lesquelles la seconde a recueilli la première, et le fait que le narrateur soit précisément Marta, située au cœur de toute l’histoire, témoin unique et victime capitale, tout ceci fait de l’ouvrage un parcours assommant et puérile. Pis encore, Joyce Carol Oates met un soin particulier à décrire de fond en comble le caractère ambivalent de Drew Hildebrand, femme à laquelle il est impossible voire inutile de s’attacher, ce qui supprime de surcroît tout sentiment de crainte, et donc, tout ce qui fait d’un thriller un moment palpitant de la vie du lecteur.

Le texte semble bâclé, ou en tout cas relever du mauvais scénario affublé de mauvaises répliques, et de descriptions hâchées, qui ne laissent finalement imaginer qu’un décor trop épuré pour s’y voir : « Nous étions dans la chambre, celle avec les tâches d’humidité au plafond, les murs encombrés d’œuvres, les étagères croulant sous les livres, une odeur de pipe, des tapis sales ». Il s’agit davantage de listes que de descriptions. Il y a des répétitions d’informations qui deviennent agaçantes. La traduction est peut-être pour quelque chose dans ce désordre, ou bien le texte a volontairement été construit de manière à ce que le lecteur s’imprègne de la pensée adolescente, une vieille jeune femme qui radote : « Je dois être plus jeune que lorsque j’étais en vie, car ma tante Drewe se tient au pied du brancard, plus jeune que jamais ». Marta, qui est surnommée ainsi par sa tante, comme si elle avait voulu effacer sa réelle identité, et donc sa personnalité, en la prenant sous sa coupe, s’appelle en réalité Anne-Marie. On se demande si un tel détail est nécessaire puisqu’il est au fond si peu approfondi.

Nous sommes bien loin du schéma habituel qui veut que l’on s’installe, même brièvement, dans le quotidien d’un personnage qui va se retrouver au cœur de péripéties haletantes et inquiétantes, au mépris de la sueur qui coule sur le front du lecteur. Ici, rien de tout cela. Les personnages ne sont pas le prétexte du frisson. C’est au contraire un semblant de frisson qui devient le prétexte à étaler une romance d’adolescente en mal de reconnaissance, ne sachant sur quel sentiment danser vis-à-vis de sa tante. On ne sait pas non plus ce que viennent faire les seconds rôles dans cette intrigue qui n’est au fond qu’une banale histoire familiale mêlant querelles et rancoeurs. C’est dommage.

Masque de Sang, Lauren Kelly (Joyce Carol Oates), Albin Michel, janvier 2011, 300 pages, 19,50 €

(1) Etonnante approche des éditions Albin Michel qui mettent en couverture le roman sous le nom d’auteur Laren Kelly et en gros comme un bandeau « un thriller de Joyce Carol Oates »…

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.