Entretien avec Mamadou Mahmoud N’Dongo

 

Copyright photo : Agnès Lebeaupin

Mamadou Mahmoud N’Dongo a d’abord attiré mon attention avec La géométrie des variables, roman que je proposais de gagner la semaine dernière ici-même. Gallimard a publié cette année également Mood indigo, un recueil de nouvelles. Je vous en parlerai plus longuement très bientôt, mais pour une fois, je voulais laisser la parole à l’auteur avant tout. Bonne lecture !

Vos personnages font souvent référence au cinéma, pouvez-vous nous parler de celui qui vous passionne ? Quel rapport entretenez-vous avec le cinéma ?

J’ai fait des études cinématographiques, je suis aussi cinéaste, et donc mon rapport au cinéma est prégnant. Comme bon nombre d’écrivains de ma génération, nous avons été influencés davantage par le cinématographe, voire les séries au contraire des écrivains du début du XXème siècle qui ont été davantage nourris par la peinture, la musique puis par la psychanalyse…

Le cinéma est entré véritablement en littérature avec le nouveau roman, un certain type de concordance avec la nouvelle vague. Je suis né en 1970, ce qui correspond avec le Nouvel Hollywood, mais aussi avec les années 80 et les séries qui passaient en boucle comme le Prisonnier, Chapeau Melon et Bottes de Cuir. Voilà un élément d’importance : les séries…

Les séries ont été déterminantes dans mon rapport à l’écriture et par exemple la Quatrième Dimension de Rod Serling dont je décortiquais chaque épisode. Plus tard quand j’ai commencé mes études de cinéma, j’ai fait bon nombre d’adaptations et je conseillerais à tout jeune apprenti écrivain de débuter ainsi, il n’y a pas plus enrichissant que le travail d’analyse de la structure d’un roman pour en comprendre le mécanisme.

Adapter, c’est s’approprier une technique, c’est comprendre le ressort d’un livre, par exemple : la caractérisation d’un personnage, élément oh ! combien important ; il y a aussi la progression narrative, toute aussi importante que de savoir faire entrer ou sortir un personnage… Justement mes personnages, disons certains de mes personnages, sont des passionnés de cinéma, et comme à beaucoup de personnes, c’est la phrase de Truffaut qui s’applique : « Tout le monde à deux métiers : le sien et critique de cinéma »

Actuellement j’aime beaucoup celui de Pedro Almodovar, celui de David Cronnenberg ou de Scorsese. Avant d’aimer un genre particulier, j’apprécie surtout les univers et au-delà, les créateurs, le regard, j’aime beaucoup le cinéma de Bresson, de Wilder, de Melville, de Kurosawa, d’Hitchcock, de Lang…

La musique est aussi quelque chose qui vous touche particulièrement ?

Oui la musique est un élément intrinsèque de mon écriture, j’aime l’écouter, et j’ai aussi beaucoup étudié les compositeurs, et plus encore leurs œuvres m’ont aidé dans la construction de certains de mes textes.

Vous semblez aussi fasciné par la langue. Il y a d’ailleurs plusieurs nouvelles qui font référence à la langue allemande dans votre dernier ouvrage Mood Indigo. Deux personnages en particulier, de deux nouvelles différentes, ont un point commun : la méconnaissance de cette langue, qui est pourtant celle de leurs pères. Pouvez-vous nous expliquer cela ?

L’élément d’importance, c’est que j’ai grandi en Seine Saint Denis, et la langue française pendant longtemps fut, pour moi, une langue étrangère que j’ai apprise à l’école. A la maison, j’ai d’abord parlé le peule et mes parents ont fait en sorte que chez nous à Drancy, nous puissions le parler, à la manière de mes amis portugais, italiens ou espagnols qui parlaient couramment leur langue maternelle, au contraire de la plupart de mes amis algériens !

J’ai trouvé ce rapport aux langues fort pertinent, cela m’a tout de suite intéressé car être dans une langue c’est être avec les autres, mais plus encore avec soi !

La langue c’est ce qui distingue, ce qui rapproche, exclut, différencie, la langue c’est aussi ce dont on hérite, ou bien qu’on s’approprie, la langue c’est ce qui émancipe, et qui domine…

Je me suis longuement intéressé à la seconde guerre mondiale, et donc aussi à la langue Allemande, cette langue de philosophes, de musiciens, de grands intellectuels cette langue a produit… le nazisme ! Et comment vivre après avec cet héritage ?

Bon nombre de mes amis allemands la haïssaient, ils m’ont fait part du rapport amour/haine que leur inspirait cette langue : si on parle cette langue c’est que d’une certaine manière on est de culture allemande, on fait partie de son histoire…

J’ai le souvenir de ma perception de cette langue à travers les films par exemple où la plupart du temps c’était une langue que j’entendais, le plus souvent, « aboyée ». Il aura fallu mes études de musique, pour entendre les lieds de Schubert, de Bach et pour m’apercevoir que c’est une langue qu’on pouvait murmurer, chanter !

Pourquoi vos textes sont-ils morcelés, éparpillés au fil des pages, comme si même les dialogues pouvaient avoir leurs propres chapitres ?

C’est mon style, il me fallait trouver une forme à mon écriture, j’ai mis longtemps, pour lui donner un sens mais dès que je me suis trouvé, je suis devenu un écrivain, vous savez un écrivain c’est avant tout un style, et j’ai la chance d’avoir trouvé le mien…

D’ailleurs, les dialogues semblent être quelque chose que vous appréciez particulièrement. C’est davantage par eux que vos personnages se livrent, que l’histoire avance, non ?

Oui et non, c’est un ensemble, ce sont trois éléments qui permettent à l’histoire de progresser, tout d’abord les fragments donnent le rythme, la narration le lien, et les dialogues les pulsations : le tout fait mon style.

Pourquoi avoir choisi cette fois de publier, plutôt qu’un roman, un recueil de textes, nouvelles, chroniques ? Dans Mood Indigo, on trouve même une histoire inachevée et une énigme !

Le genre littéraire le plus délicat, c’est la nouvelle. Autant pour le roman, vous avez toujours un personnage, une digression, une histoire, une situation, qui peut sauver votre ouvrage, à l’inverse la nouvelle c’est un exercice de style. Je concède que beaucoup de lecteurs aiment qu’un recueil nouvelle soit une succession de chapitres, mais on appelle cela un roman ! Et concernant cette histoire inachevée dans mon recueil, elle n’est pas inachevée : elle est en suspens !

A la fin, j’ajoute également : C’est donc au lecteur d’imaginer ce qui suit.. ?

… Oui…

Peut-on imaginer également que vous allez publier un autre ouvrage prochainement ?

Oui, je suis en train de le terminer un roman qui a pour sujet un groupe d’amis dans le milieu de la musique qui habite Paris…

On a hâte de le découvrir !

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.