Entretien avec Frédérique Deghelt

Comment est née l’histoire de La Nonne et le Brigand ?

Au début, il y avait seulement les monologues amoureux de cette femme amoureuse. Je ne connaissais pas son métier, ni sa situation familiale ni même comment elle avait rencontré cet homme… Puis très vite j’ai rencontré son environnement et cette curieuse lettre qui l’invitait dans la maison du Cap Ferret.  Un autre récit à la troisième personne s’est alors imposé pour mettre une distance entre cet amour et elle, pour récupérer une vision plus objective de cette passion. Je savais que sur les étagères de la maison de Tomas, elle trouverait le journal d’une jeune nonne, innocente au point d’être séduite par son guide sans s’en apercevoir. J’ai écrit le journal de la nonne d’une seule traite au Brésil, mais pas du tout en Amazonie. A quatre mille kilomètres de cette forêt, dans un paysage qui ressemblait bien plus à celui de Cap Ferret. J’ai écrit le journal de la nonne en terre de langue brésilienne, avec sous les yeux le décor qu’aurait pu avoir Lysange en le lisant. Et dans une maison semblable à celle de Tomas.
L’écriture de ce livre a été une série de coïncidences, de rencontres étranges avec des scènes et des découvertes que je n’aurais jamais soupçonnées au début de l’écriture. Je suis allée dans le couvent de Notre Dame du Calvaire à Gramat, après avoir écrit le journal et j’y ai découvert les vrais journaux intimes des premières sœurs parties en 1935. C’était très émouvant de découvrir que par instinct, je m’étais dirigée vers un récit qui s’adressait à Dieu, ce qui était souvent le cas. J’ai lu dans ces journaux soixante pour cent de ce que je venais d’écrire…

En exceptant l’histoire d’amour bien entendu. Toute l’histoire s’est construite avec des coïncidences semblables. Y compris à la fin de l’histoire, quand je venais de rendre à mon éditeur le tapuscrit, j’ai vécu un épisode totalement extraordinaire. J’étais sur une plage qui ressemblait complètement au Cap Ferret et j’y ai découvert un groupe de sœurs habillées comme celles de Guajara Mirim autrefois. Je n’avais jamais rencontré de sœurs sur une plage auparavant. C’était comme si les deux récits de mon roman se superposaient en images.
En ce moment même où je vous écris, une réalisatrice est en repérage avec son chef opérateur brésilien. Elle fait courir une jeune fille brésilienne au visage évoquant celui d’Isabelle Huppert dans la jungle avec un costume de religieuse afin de convaincre des producteurs de produire cette histoire. Le livre vient donc d’être mis en option pour une adaptation cinématographique.

On sent votre livre imprégné de voyages. Le Brésil est un pays qui vous est cher ?

Oui, c’est un pays que j’aime particulièrement pour sa somptueuse beauté. Il rassemble 80% des écosystèmes du monde. Il est peuplé d’humains très différents qui peuvent être aussi tendres et joyeux que violents et meurtriers. Sa population est très jeune, mais les vieux y sont fascinants. La plupart des brésiliens dansent et chantent toute leur vie. C’est là qu’on trouve les plus grands mélodistes du monde, donc les chansons les plus émouvantes. C’est un pays qui ne résiste pas de front à l’influence étrangère, il l’absorbe dans son immensité et dans sa propre culture. Je l’ai découvert il y a plus de vingt ans et je suis loin d’en avoir fait le tour mais chaque fois je suis reprise par sa magie. Un bout de mon cœur est très probablement brésilien.

Comment expliquez-vous cette volonté de pardonner chez vos personnages féminins ?

Je ne suis pas sûre que mes personnages féminins pardonnent. Ils sont amenés d’une manière ou d’une autre à se demander comment aimer l’autre pour lui même et en reconnaissant ses faiblesses. La nonne par exemple ne pardonne pas à Angel et elle le quitte pendant très longtemps. Peut-être est-ce lui qui doit lui pardonner plus tard, de ne pas avoir essayé un peu plus.  Et John, le mari de Lysange… Lui aussi pardonne ou tolère que sa femme soit toujours amoureuse ailleurs. Vous voyez cela dépend du point de vue du personnage qui n’est pas toujours une femme qui pardonne.
J’aime bien écrire des scènes qui ne seront pas dans le livre. Si un personnage parle à la première personne dans le roman, j’essaye les moments les plus importants, d’écrire à la première personne le point de vue de celui qui lui fait face. Ainsi, je m’oblige à considérer l’histoire sous différents angles… Je teste la mauvaise foi de chacun des protagonistes en quelque sorte. Le pardon, c’est l’indulgence qu’on peut avoir pour les manques de chacun d’entre nous.

A l’inverse, vos personnages masculins ne sont-ils pas un peu masochistes ? Ou lâches ?

A la fin d’un livre, il me vient toujours une phrase qui résume l’existence et le pourquoi de ce roman. Quand J’ai eu terminé La nonne et le brigand, la phrase qui est venue, c’était, une femme amoureuse fait n’importe quoi et un homme amoureux fait ce qu’il peut.
Or quelques temps plus tard, je suis tombée sur un passage de Pat Conroy dans Le prince des Marées qui disait :
… j’avais trahi chacune d’elles par l’écroulement stratégique de mon amour au moment où elles avaient le plus besoin. Aux jours heureux, je dégoulinais d’amour comme une ruche volée… mais dans les moments de douleur et de désarroi, je me retranchais dans une prison d’impénétrable solitude et les femmes qui tentaient de m’atteindre battaient en retraite, horrifiées… tandis que je leur infligeais blessures sur blessures… J’étais de ces hommes qui tuent les femmes avec lenteur…
Cela m’a frappée de rencontrer ce livre juste après avoir écrit la nonne dans lequel les femmes sont exactement en train de se débattre face à des hommes semblables à celui-là. Et quand on lit cet aveu écrit à la première personne, on ne juge pas ce personnage comme un lâche ou comme un masochiste, ou si c’est le cas, on ne peut s’empêcher de trouver sa faiblesse très humaine. Il se peut même qu’elle  notre sympathie ou  notre compassion.

Evidemment on ne vit pas avec un personnage et dans la vie réelle, rien ne dit que nous ne l’enverrions pas paître…

« Je m’aperçois que la liberté est le mythe de ceux qui n’ont pas trouvé l’extase qui leur liera les poings et chevillera leur coeur ». Pouvez-vous prolonger cette pensée ?

Je faisais référence à ceux qui ne tombent pas amoureux. Ils ont des histoires sympathiques et sans fièvre. Tout glisse sur leur cœur qui est hors de portée. Ils ne comprennent pas qu’on soit tributaire d’une passion. Tout cela leur est étranger. Ils aiment tranquillement et sans heurt. On peut aussi les envier pour ce calme, absent de la vie des passionnés. Souvent, ils vous présentent leur liberté intacte et ne manquent pas de vous dire que c’est cette liberté chérie qui les protège d’une éventuelle passion. Mais peut-être est-ce l’inverse. Ils n’ont pas de passion et du coup, ils y gagnent leur liberté. A moins qu’un jour…

La religion est un obstacle à l’amour, et plus encore, il est le piédestal de la naïveté (p. 297). Soeur Madeleine a beaucoup de mal à voir la réalité, tant pour ses sentiments, ceux d’Angel, que sur la misère qu’ils rencontrent et provoquent parfois sur leur passage. Est-ce quelque chose que vous avez constaté vous-même en tant que voyageuse et qui vous révolte ?

Oh oui. La religion, si elle était ce que racontent les textes, serait l’essence même de l’amour. Et à ce titre, Sœur Madeleine, avec son innocence, est proche de cette religion de l’amour. Malheureusement, dans la réalité, les cas sont isolés. Si bon nombre de religieux font sur le terrain un travail formidable d’aide auprès des populations locales, la religion et ses représentants sont toujours arrivés en conquérants dans les différents pays, considérant que les indiens (ou autres locaux) étaient des sauvages, leurs dieux, des utopies et leur manière de vivre moins civilisée que la notre. Pour moi, le sauvage c’est celui qui oppresse l’autre, et à ce titre nous avons un sacré boulot de remise en question !

Finalement, le principal sujet de votre livre, c’est l’amour ou le renoncement ?

Je ne sais pas. Probablement que pour certains lecteurs, c’est l’amour et pour d’autres, le renoncement. Cette part ne m’appartient pas. Le sujet d’un livre est en suspens jusqu’à sa lecture. C’est une œuvre commune. C’est véritablement le lecteur qui termine un livre. Dans ce livre, on pourrait dire qu’il y a l’amour et le renoncement mais ensuite, chacun y trouve son compte.

Les journalistes de guerre sont-ils vraiment « tous un peu cinglés » ?

Ces propos sont ceux d’un personnage à la page 258, un autre photographe qui n’a pas travaillé sur le terrain des conflits mais connaissait bien le milieu. Les avis d’un personnage comme ceux des personnes que nous connaissons dans la vie leur appartiennent. Ils ne sont en aucun cas les propos de l’auteur ni son jugement. Et le lecteur peut effectivement se poser la question de savoir s’ils ont raison ou pas… C’est la part du lecteur. Le livre que vous lisez n’est pas celui que j’ai écrit. Pour moi, Pierre n’est pas « cinglé ». Il est en guerre contre toute personne qui va lui donner de l’amour. C’est un homme empêché d’aimer et Lysange décide d’aller au delà de ce paramètre pour l’aimer vraiment et l’inviter sur un chemin qu’il n’a jamais emprunté, mais auquel il aspire. Evidemment son attitude macho et hostile à cette proposition peut parfaitement susciter ce jugement chez bon nombre de femmes. Et pour répondre plus directement à votre question, les journalistes de guerre ont souvent des caractères particuliers. Je dirais qu’ils sont à part dans le monde journalistique. Mais certains arrivent quand même à fonder une famille !

Dans votre dernier ouvrage paru chez Actes Sud Junior, Ma nuit d’amour, on sent aussi cet emportement vers l’autre. N’est-ilpas difficile de traiter un tel sujet en littérature jeunesse ?

Oui et non. Je ne me pose pas la question. Quand j’écris, je plonge dans un univers émotionnel qui correspond à celui de mes personnages. Quand on a quinze ans, on est véritablement à l’aube de cette relation à l’autre sexe et dans les balbutiements de l’amour ; On a passé le temps de la détestation provocatrice des garçons (ou des filles) pour entrer dans la complexité des premières amours. C’est le moment le plus pur et le plus fou de ces emportements. Les fleurs du mal est souvent le recueil phare de ces années-là. Pourtant on ne peut pas dire que son propos et son style soient faciles à classer en littérature jeunesse !

La vie d’une autre sortira prochainement au cinéma, adapté à l’écran par Sylvie Testud. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Le film sortira fin février. Il a été écrit et réalisé par Sylvie Testud. On y verra Juliette Binoche dans le rôle de Marie et Mathieu Kassovitz dans le rôle de Paul (Pablo dans le roman) mais aussi Aure Atika, Danielle Lebrun, François Berléand…
Alors que vous en dire puisque j’ai lu le scénario et vu le film. Tout d’abord une chose. Un film ne peut jamais coller à ce que notre imagination a fait d’un livre. Les personnages, leur voix, les décors… Tout est différent de ce que nous avions imaginé. Le rythme même s’en éloigne. Nous utilisons pour raconter une histoire en images d’autres outils que ceux de l’écrivain. L’histoire a sa propre musique.
Il n’est donc pas souhaitable de comparer un film avec le roman dont il est tiré. J’aimerais beaucoup que les lecteurs n’aillent pas voir le livre qu’ils ont aimé, mais plutôt un film dont ils connaitraient l’histoire.
Le film de Sylvie Testud est une belle trahison. C’est le plus beau compliment que je puisse lui faire. Je l’ai beaucoup aimé parce que c’est un beau film tout d’abord, et ensuite une adaptation qui a gardé la trame de l’histoire. Elle a utilisé cette colonne vertébrale pour aller dans un vrai récit cinématographique, avec une mise en images réussie, une mise en scène émouvante, des acteurs qui portent formidablement l’histoire. Ce n’est pas du tout un film de débutante bien que ce soit son premier long métrage.

Avez-vous déjà un autre projet de roman ?

J’ai une courte histoire qui s’appelle Un pur hasard et va sortir en mars aux Editions du Moteur. (Les éditions fondées par Emilie Frêche et Laure Gomez Montoya publient des courtes histoires destinées à être portées à l’écran).
J’écris en ce moment un roman pour ados, bien que je ne sache pas vraiment ce que recouvre ce terme. Disons que mon héroïne à seize ans et demi et qu’il sortira chez Actes Sud Junior… Le roman d’après est déjà là dans l’ombre, avec des personnages, des situations et le fil qui me permettra de commencer dès que j’aurais terminé mon roman ado. C’est un moment très charmant, celui où l’on entrevoie le livre sans savoir encore où il va nous emporter.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.