Les neiges du Kilimandjaro, de Guédiguian

Les neiges du Kilimandjaro s’ouvre sans préliminaires sur une scène qui donne le ton : il s’agit du tirage au sort d’une vingtaine d’employés prêts à accepter d’être mis dehors par la « voix du hasard ». De la société, on ne saura presque rien. Les raisons de cette vague de licenciements sont inconnues. Ce n’est pas l’essentiel : c’est sur les visages des futurs chômeurs, des rescapés aussi que Guédiguian pose sa caméra. C’est sur eux et non sur le nom de l’entreprise que le réalisateur a décidé d’attirer l’attention du spectateur.

Que les raisons de cette vague soient inconnues n’est pas anodin : ce pourrait être tout et n’importe quoi, et c’est un peu ne pas considérer la légitimité d’une cause que de ne pas s’y attarder. Les licenciés donc, et les rescapés, sont filmés les uns après les autres, au son de l’appel de l’urne désignant leurs noms. Silence de mort en guise d’introduction. On s’attendrait presque à entendre des tambours, et le « mort pour la France ».
Des chanceux qui restent, le délégué syndical n’a pas voulu en être, n’a pas voulu tricher. Michel est incarné par un Jean-Pierre Darroussin plus vrai que nature dans le rôle du syndicaliste. Malgré son honnêteté, c’est pourtant sur lui que va bientôt s’abattre le bras d’un jeune homme faisant comme lui partie de la liste noire.

Le fossé des générations

Michel et Marie-Claire font partie de la génération 68, celle qui s’est élevée sur les barricades dans ce qui semble être, avec le recul, le dernier sursaut de l’esprit révolutionnaire des classes.
En ce début de XXIème siècle, on pourrait croire que 68 était non pas le début ni l’apogée mais le dernier cri d’une classe ravagée par la reprise économique d’après guerre, la classe sacrifiée, qui est aujourd’hui en train de s’éteindre avec son idéal d’équité.

Guédiguian montre le contraste de cette génération qui a tout donné pour gagner, qui s’est battue pour entreprendre, pour acquérir, et qui continue de se battre aujourd’hui pour la sauvegarde d’acquis mis en péril, au regard de la génération suivante, qu’elle a engendré, et qui ne comprend pas même le sens du mot combat tant elle ignore ce passé dont elle est issue.

« On s’est sacrifiés pour ces billets…
enfin on a tous cotisé, quoi. »

Cette génération ignore le sens du combat, et abuse du mot sacrifice, avant de se reprendre et même de se repentir d’une telle erreur. Le sacrifice, c’est se priver, renoncer à quelque chose volontairement, pour autre chose, ou pour quelqu’un, par morale, par religion, ou par conviction.

Voilà ce qu’ont accompli Michel et Marie-Claire, pour pouvoir élever des enfants qui ne connaissent plus le sens de leurs efforts, le sens de leurs absences. Le couple ne cède rien de ce principe de partage qui leur est cher, et ne vacille que lorsque l’ombre de la violence plane sur son foyer. Toujours d’accord ou presque, les époux se soutiennent l’un l’autre jusqu’au dernier moment, si bien que certaines scènes se seraient bien passé de musique, tant on risque de verser dans le larmoyant.

Un fossé, défaussé…

Puis il y a le voleur, celui qui dépouille son aîné qu’il considère plus gâté que lui, même s’il est puni de la même manière par le système, puisque licencié aussi. Le voleur, c’est celui qui s’est tellement sacrifié, et se sacrifie encore, qu’il ne peut plus supporté d’être en plus sacrifié davantage. Que le sacrifice soit volontaire ou non, est-il justifiable ?

« Le tirage au sort c’était la seule solution, la plus juste.
– Ben non. C’était pas juste, et pas équitable.
On aurait dû étudier la situation de chacun »..


Un pour tous, tous pour un

Dans les Neiges du Kilimandjaro, il est dit qu’il est nécessaire de se battre et de sacrifier un peu pour tous. Mais il est dit aussi que tous ne peuvent être sacrifiés de la même manière. Chacun comprendra la morale de l’histoire (prolo, voleur, acteur, spectateur) de son point de vue. Chacun comprendra la même morale, d’ailleurs. Que rien n’est juste, que l’écart se creuse, et que la bonne volonté de chacun n’y change rien. On ne peut rien prévoir, d’en bas, juste subir les conséquences et les assumer, chacun à sa manière. Qui du prolo ou du voleur est le plus défaussé ? Ca aussi, c’est une question de point de vue.

Une seule chose est sûre : de ceux dont dépendent tous ces gens l’on ne saura rien, juste qu’ils existent sans jamais qu’on ne les voit apparaître dans le film, et que c’est à cause d’eux que l’on sacrifie tout, ces marionnettistes fossoyeurs.
Ce Guédiguian eut été un film tout a fait réaliste, avec une fin moins joyeuse. Mais il offre néanmoins un certain regard, sur un certain écart, de plus en plus grand, et contre lequel personne n’entrevoit de solution juste et équitable.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.