Entretien avec Carole Zalberg, pour A défaut d’Amérique

A l’occasion de la sortie de son roman A défaut d’Amérique chez Actes Sud, dernier volet de sa Trilogie des Tombeaux, Carole Zalberg a accepté de répondre à mes questions. L’entretien est également disponible au format pdf ci-contre, dans le Paris-ci la Culture – Le mag n°4.

Avec A défaut d’Amérique, vous achevez la Trilogie des Tombeaux. Au commencement de son écriture, vous attendiez-vous à ce résultat ?

La seule chose que je savais, ou plutôt que je désirais, en entamant l’écriture de cette trilogie, c’était que chacun des volets devait être à la fois  autonome et profondément relié aux deux autres. Je voulais qu’ils se recoupent, s’enrichissent, se fassent écho, et tout cela sans répétition. J’avais en tête l’idée d’une sculpture à trois faces. Suivant qu’on contemple l’une ou l’autre, on regarde le même objet (la même histoire) mais on voit des reliefs, des contours (les trajectoires, le ressenti, les événements particuliers) inédits.
J’ai aussi très vite compris que ce serait trois livres très différents du point de vue de la forme et que cette forme s’imposerait d’elle-même.
Bien sûr, je savais aussi que les personnages principaux, ces trois générations de mères et de filles, mourraient, puisque leur mort annoncée ou advenue est en quelque sorte le moteur de cette remontée dans une histoire familiale tourmentée, marquée par l’errance, mais aussi par la puissance des femmes.

Le point de départ, l’idée maîtresse, quelle était-elle ?

Comme souvent, j’ai eu en tête un début, cette jeune femme, Fleur, enceinte, debout et forte contre toute attente, et qui déroule l’histoire de sa mère comme on conjure un sort. Dès ces premières lignes de La mère horizontale, j’ai eu le sentiment d’ériger des petits monuments de mots pour Sabine (la mère de Fleur), puis Emma (sa grand-mère), puis Adèle (son arrière-grand-mère). C’est dans ce sens, littéraire, que j’entends le terme “tombeaux”, plus que dans celui d’une lignée que la mort définirait.

La mère horizontale était un récit à plusieurs voix qui se répondaient à courte distance en quelque sorte : la mère, la fille. Et qu’on m’emporte donnait l’occasion à Emma, la grand-mère, de s’exprimer dans un long monologue. Dans ce dernier ouvrage, les voix se démultiplient, et se répondent alors qu’un océan les sépare, tandis que l’Histoire a rapproché à un moment donné leurs familles. Comme si votre récit s’ouvrait de plus en plus sur l’extérieur à mesure qu’il explore l’intime des personnages qui l’animent. Comment avez-vous vécu ce changement d’écriture ? Qu’est-ce qui l’a provoqué ?

Je ne parlerais pas d’un changement d’écriture. Je crois, j’espère, que ma langue est la même dans les trois romans.
L’ouverture, le déploiement sont liés à l’histoire : Adèle, à qui est consacré A défaut d’Amérique, a vécu du tout début du XXème siècle aux premières heures du XXIème. Deux guerres mondiales dans une vie, entre autres péripéties, cela implique un nombre considérable de mouvements, de vibrations, de déflagrations qui, naturellement, emportent le récit dans différentes directions, dans différents lieux. Pierrette Fleutiaux parlait à
propos de la Trilogie d’une construction en étoile et c’est exactement ça.

Copyright Photo : Anton Reyes

Si je suis totalement honnête, je dois avouer que je n’ai rien cherché à expliquer du tout, je n’ai voulu développer aucune théorie psychanalytique ou autre. Quand j’écris, c’est comme si je m’embarquais dans mes personnages comme dans un vaisseau. Je n’ai plus, ensuite, qu’à suivre le flot, les remous… Sabine m’a conduite à Emma qui m’a emmenée vers Adèle et tout s’éclairait au fur et à mesure. Mais je ne crois pas à l’évènement unique qui détermine une existence. Encore une fois, c’est un mouvement, la répétition de certaines vagues, des “vents contraires”, pour reprendre le beau
titre d’Olivier Adam, qui, observés ensemble, permettent d’approcher la vérité d’un être.

Vous parlez de vos personnages comme s’ils avaient leur existence propre. C’est donc ça, ils sont là, AVANT l’écriture ?

En fait, ça dépend des personnages. Les principaux sont là avant l’écriture, oui. Comme suspendus en une sorte de fresque évanescente dans mon esprit. Mais c’est à l’écriture qu’ils prennent de la densité, de la chair. A partir de ces “primopersonnages” naissent d’autres trajectoires, simples silhouettes ou véritables présences qui deviennent alors essentielles au récit. C’est le cas de Sophia dans A défaut d’Amérique.

N’avez-vous pas peur, parfois, de l’endroit où ils vont vous mener ?

Non, jamais. A partir du moment où c’est la nécessité qui guide mon travail, et non un quelconque calcul, un objectif, la recherche de tel ou tel effet, il n’y a pas de lieu où je ne suis pas prête à aller en écriture.

L’écriture n’est donc pas un terrain de recherche dans votre dernier roman ?

Dans L’invention du désir c’était le cas, je crois : vous aviez travaillé l’image, la sensualité. Tout en gardant cette plume qui est la vôtre vous
avez donc plusieurs façons d’arriver à vos textes ?

L’écriture est toujours un terrain de recherche. Je ne perds jamais la phrase, la langue de vue au nom du récit. C’était, au contraire, particulièrement vrai pour ce roman plus long, plus déployé que mes précédents. Je voulais avant tout tenir ma phrase et qu’ainsi, pas à pas, phrase après phrase, le “monument” se construise. Mais cette attention à la forme et au mot est peut-être moins évidente que dans “L’invention” parce que l’ensemble est plus
romanesque. Je suppose que le lecteur voit davantage l’histoire que la forme et c’est sans doute une très bonne chose.

Avec A défaut d’Amerique avez-vous l’impression d’avoir conclu votre Trilogie des Tombeaux ? D’avoir achevé quelque chose ?

Mon projet, mon désir – et c’était presque une injonction venue d’on ne sait où – étaient de construire pour chacune de ces trois femmes, Sabine, Emma, Adèle, un monument de mots dans une construction plus vaste où, au bout du compte, elles pourraient reposer ensemble. En ce sens, j’ai atteint mon but, oui. Et le dernier mot du roman, qui vaut autant pour mon (mes) personnage/s que pour moi, est tombé comme une preuve de cet achèvement.

Comment doit-on comprendre le titre ? A la fois comme quelque chose qui ne s’est pas fait (Adèle), et quelque chose qu’on n’a pas voulu (la tante de Suzan) ?

Cela, oui, mais surtout, la force d’adaptation, d’invention des exilés. Cette force-là me semble sidérante et est, à mon avis, un des principaux « carburants » du monde. Bien sûr, elle contient une part de frustration, de désillusion mais ce qui l’emporte, je crois, c’est la vitalité, c’est le mouvement.

Qu’est-ce qui était le plus intéressant à explorer dans ce roman, les allers-retours géographiques, temporels ?

J’ai du mal à répondre à cette question parce que de ma position d’ « écrivante », je n’ai pas le sentiment de faire des allers-retours.
J’ai face à moi un ensemble de personnages et de lieux qui sont à la fois leur décor et leur chair. C’est comme un tissu que je plie et déplie.
Dans le travail d’écriture, il n’y a ni ruptures ni déplacements.

La guerre, la persécution des Juifs, c’est quelque chose que vous avez déjà évoqué dans Chez eux….

Oui, c’est évidemment plus qu’un sujet, à la fois une faille et une notion fondatrice. Il est donc assez logique que j’y revienne régulièrement dans mes romans. Mais c’est toujours par le biais des trajectoires individuelles. Je n’ai jamais envisagé d’écrire un livre « sur » la Shoah. Mais voilà, je le
constate, avec A défaut d’Amérique, j’ai écrit mon « livre juif ». Même si ce n’était pas mon intention, j’imagine que je me suis acquittée d’une dette envers mes fantômes.

Quand vous n’écrivez pas, que lisez-vous ?

La même chose que quand j’écris ! Des romans, des romans, des romans, français ou étrangers. Je suis attentive aux auteurs actuels, dont beaucoup me passionnent. Et je trouve très émouvant d’assister en temps réel à leur évolution.

Vous continuez d’ailleurs l’animation de rencontres avec d’autres auteurs. Qu’est-ce qui vous plaît là-dedans ?

J’aime qu’on se rassemble et qu’on se pose pour explorer une oeuvre. C’est une fête à chaque fois. J’aime parler « cuisine » écriture, élaboration d’une oeuvre, parcours – sous l’oeil riche et exigeant d’un public. J’aime passer, tout simplement.

Aimeriez-vous écrire un polar ? Vous y avez déjà pensé ?

J’y pense même souvent parce que c’est un genre que j’apprécie et admire. Pour l’instant, c’est trop impressionnant pour que je m’y aventure. Je crois que, comme souvent, seule une commande pourrait me pousser à me jeter à l’eau.

Une commande ?

Oui, une commande. J’ai constaté qu’à chaque fois qu’on me demandait un texte pour un collectif ou, plus généralement, qu’on me commandait un travail, ça m’emmenait là où je n’aurais jamais osé ou imaginé aller. D’où l’importance des rencontres sur un chemin d’écriture.

En dehors de vos romans, vous écrivez parfois d’autres choses : de la poésie, des nouvelles, et même des papiers tels que celui paru dans Libé sur un enfant menacé d’expulsion ou le billet consacré au mot « racaille » paru sur Ventscontraires.net. Vous définiriez-vous comme un écrivain engagé ?

Si être engagé signifie demeurer en état de veille et, quand on pense en avoir les moyens et la légitimité, faire entendre sa révolte ou son désarroi, alors oui, sans aucun doute. Mais certains écrivains sont engagés dans un sens beaucoup plus total. Leur oeuvre entière est au service de cet engagement. Ce n’est pas mon cas, même si j’imagine qu’on peut lire toutes mes colères, mes inquiétudes, mes dégoûts dans mes textes.

Que de chemin parcouru depuis votre première publication. C’est toujours la même envie ? Ou vous avez déjà imaginé vivre sans écrire ?

L’envie est même de plus en plus forte. A la fois parce que la langue est une pâte qu’on ne se lasse pas de manipuler et parce que je me sens liée aux lecteurs. Il y a entre eux et moi comme un pays changeant mais reconnaissable, où, de textes en textes, je me réjouis de les recevoir.

Si vous deviez donner un conseil musical à Paris-ci la Culture ?

Grâce à un jeune ami, j’ai découvert cette année deux artistes dont je ne connaissais que les noms et un ou deux morceaux, et que, depuis, j’écoute en boucle : Ryan Adams et Rufus Wainwright.

Un bon film à voir et à revoir ? Un réalisateur ?

Le dernier film qui m’ait bouleversée (c’est-à-dire autant remuée que fait du bien à l’âme) c’est Les neiges du Kilimandjaro de Guédiguian. J’aime la générosité et l’engagement tendre de ce réalisateur. J’aime sa fidélité à quelques comédiens magnifiques.

Lors de notre dernier entretien, vous disiez que le roman que vous emmèneriez sur une île déserte était Belle du seigneur, d’Albert Cohen. Que tous les romans sont contenus dans ce roman. C’est encore le cas aujourd’hui ?

Sans doute. D’autant que je ne l’ai pas relu depuis longtemps. Toutefois, dans mes lectures plus récentes, il y a eu Une femme fuyant l’annonce, de David Grossman. Je pourrais me nourrir longtemps de ce chef d’oeuvre.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

 

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.