Fuck America, Edgar Hilsenrath

Jakob Bronsky est un juif polonais ayant fui l’Allemagne qu’il habitait avec ses parents. L’ouvrage commence par la petite correspondance entre son père et le Consul Général des Etats-Unis d’Amérique, auquel il demande l’asile en 1938, pour lui et toute sa famille. La guerre est alors aux portes du pays, mais les persécutions déjà nombreuses. Le Consul répond que le délai d’attente pour entrer sur le sol américain est de 13 ans. Il ajoute :

« Au cas où votre prophétie sur les chambres à gaz et les pelotons d’exécution devait se révéler exacte, je vous conseillerais de faire votre testament dès maintenant et d’y formuler clairement le souhait d’immigration de la famille Bronsky de sorte qu’en 1952 – selon toute probabilité l’année de délivrance de vos visas en bonne et due forme – votre exécuteur testamentaire puisse expédier vos cendres aux Etats-Unis conformément à vos voeux».

Le ton est donné.

Bien sûr, ces mots n’étaient pas vraiment ceux du Consul. Jakob Bronsky les imagine, s’invente une autre vérité plus vraie que la vérité. Galérant entre boulots minables et petites arnaques depuis qu’il est enfin arrivé aux Etats-Unis (trop tard), il ne vit que pour  une seule chose : écrire son roman intitulé « LE BRANLEUR ».

Edgar Hilsenrath, avec Fuck America, s’offre le luxe de créer un personnage à la fois insupportable et touchant, une sorte de clown empêtré dans des aventures rocambolesques dont on pourrait à la fois rire et pleurer tant l’auteur s’amuse à surfer avec les points de vue et les vérités.

Jakob Bronsky est le personnage dans lequel se résument les besoins vitaux de l’homme : le sexe, la nourriture, un toit. Il entraîne son lecteur (car c’est certain, ce narrateur-là a conscience de son public) dans sa recherche du minima vital en matière de confort : ainsi il vole à son voisin un oeuf, de la crème à raser, change en catimini d’appartement pour ne pas payer ses derniers loyers, économise trois sous en ne s’offrant qu’une pute « non luxueuse ». Autant de ruses qui lui permettent de vivre chichement pour achever son « roman ». Seulement voilà : ce minima que réclame Bronsky, c’est déjà trop, et travailler dur, il ne veut plus. Il ne veut plus ? Non, il ne veut plus.

Mais qu’a donc voulu nous dire Edgar Hilsenrath, à nous balader ainsi aux basques de son Bronsky ? Peut-être que derrière ce qui semble être la vérité se trouve une pensée absurde et mauvaise, capable de régir une société entière, ou pire, même, une époque, une guerre.

Pour qui n’aime pas Bukowski, ce livre pourra paraître un peu difficile d’accès au départ. Mais si vous poursuivez ce périple jusqu’au bout, vous saurez peut-être ce qui est arrivé à Bronsky, et surtout, ce qui est arrivé à six millions d’autres Bronsky. Vous apprendrez surtout que Jakob Bronsky n’est pas celui que vous croyez, et que dans son histoire s’en cachent des milliers d’autres.

Fuck America,Edgar Hilsenrath,

Editions Attila Traduction de Jörg Stickan
Couverture de Henning Wagenbreth
296 pages — 978-2-917084-06-9 — Prix : 19€

PointDeux, Novembre, 2011, 434 pages, 9,90 euros

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.