Cloclo, de Florent Emilio Siri

Dire que je fais partie de la génération de ceux qui ont été bercés par Claude François est au mieux, un mensonge éhonté, au pire, un euphémisme. Pour être exacte, le corps qui m’a conçue était tout entier agrippé dans la spirale du deuil. Ma rigueur me fait ajouter que je suis née précisément un an, sept jours et quelques heures après la mort de Cloclo. Serait-il indécent de dire que ma naissance ne suffit probablement pas à éponger les larmes de ma mère, qui venait tout juste de commémorer l’un des plus grands chagrins de sa vie ? Sans contrefaçon, je fus une fille, et l’on ne m’appela point Claude.

Je ne suis certainement pas la seule dans ce cas. Je dis, « ce cas », car être l’enfant d’un fan de Claude François revient à avoir contracté une maladie – pas si rare qu’on pourrait le croire, et qui consiste à connaître ses chansons par coeur, même celles qui sont inconnues du grand public, à les fredonner, et à entamer ses danses – imperceptiblement – que l’on connait sur le bout des doigts de pied sans avoir connu la star, ni l’avoir vue en concert : Ô miracle de la VHS, qui se vendait à merveille et en grande quantité dans les supermarchés durant les années 80 et 90, encore.

Beaucoup sont dans ce cas, oui, et d’autres ne comprennent pas que l’on puisse à ce point être épris d’un chanteur français, à paillettes, aux cheveux longs et blonds, qui s’épilait les sourcils. On l’aurait peut-être davantage compris s’il avait été gay, mais le larron était en l’occurrence un homme à femmes et il est de ces paradoxes que l’on peine à admettre : Claude François savait adopter tous les styles, mais avait surtout le sien.

Beaucoup sont dans ce cas mais « vous ne pouvez pas comprendre » : et je ne me serais jamais risquée à écrire un article sur Claude François si Florent Emilio Siri n’avait pas réalisé Cloclo, avec Jérémie Rénier, sorti en mars 2012 au cinéma. Jamais je n’aurais écrit un papier sur un chanteur à la fois kitch et terriblement actuel.

Le film tombe en effet à point, puisque la coupe mi-long, les Ray ban à bords dorés, les vespas, les paillettes et le disco ressortent des placards, à tel point qu’on s’attend à croiser des pantalons pattes d’Ef. Cloclo chanterait son disco aujourd’hui, il ferait un tabac.

La preuve ? C’est 1 006 479 entrées en une semaine. C’est moins que La môme, puisqu’Edith Piaf avait attiré plus d’un million cinq cent mille quidams devant les toiles. Il faut dire qu’à la sortie de La môme il faisait moins beau qu’en ce moment (comment ça je suis de mauvaise foi ?). C’était en février.

Justement, Claude François naît le 1er février 1939, en Egypte où son père est contrôleur au Canal de Suez. Un père qui est persuadé que son fils lui succèdera, sans savoir qu’ils seront obligés de fuir l’Egypte pour Monaco lorsque le président Nasser nationalise le canal de Suez. Ce père si fier et si impressionnant exercera toute sa vie une pression destructrice sur son saltimbanque de fils, n’hésitant pas à rompre les liens.

Claude François tente par tous les moyens de subvenir aux besoins de sa famille grâce à la musique. D’abord Batteur pour les Gamblers, il signera vers 22 ou 23 ans ses premiers disques chez Philips. Et c’est là que va démarrer une carrière incroyable… jusqu’à la tragédie qu’on connaît, le 11 mars 1978.

Le film a été coproduit par les deux fils de Cloclo, Marc et Claude (surnommé Coco). Il retrace brillamment la carrière du chanteur, mais aussi son parcours personnel : ses multiples succès et déboires avec les femmes, son plaisir à voir des milliers de fans l’acclamer et le poursuivre, ses relations difficiles avec sa mère, sa façon de gérer médiatiquement sa paternité, son argent, ses affaires, son parcours musical, son ascension…

On découvre un chanteur très atteint par son histoire familiale, qui s’enferme dans une espèce de narcissisme, et une volonté de contrôle qui finissent par le rendre tantôt attachant, tantôt agaçant. Mais dans le fonds, Claude François reste un personnage terriblement cohérent. Jamais Jérémie Rénier ne fera une seule fausse note, ni d’ailleurs un seul faux pas, tant sa prestation est remarquable, intelligente, fine. Il s’est complètement dissimulé dans la peau du chanteur qu’il refait vivre sans le caricaturer, ce qui aurait été dramatique.

Le film est magnifiquement filmé aussi bien dans les moments concernant l’intime que dans les passages d’hystérie totale, sur scène ou ailleurs. C’est une véritable prouesse : Siri offre toute une panoplie de situations et de décors qui ancreront complètement le chanteur, mythique, dans une réalité très proche du spectateur, quel que soit son âge.

Certains passages musicaux montrent des images d’archive avec le vrai Claude François. C’est joliment fait, et c’est un très bel hommage à la star dont sa chanson Comme d’habitude est LA chanson la plus connue au monde. Il y a aussi de belles petites anecdotes, comme cette rencontre manquée avec Sinatra, devant qui soudain le grand Cloclo (qui était en fait petit, d’où les talonnettes au rendu très androgyne) n’ose plus dire un mot, alors qu’il lui a offert l’une de ses plus belles chansons, lui, le « petit français ».

L’on apprend pour qui a été écrit ce titre que l’on ne pouvait plus entendre, et qui ne faisait plus pleurer que les autres, et qui là, tout à coup, chanté par Jérémie Rénier (?) vous massacre le coeur, tant les dates rappellent que la fin est proche pour ce canari qui était près de s’envoler enfin pour une carrière internationale, ce dont il rêvait par-dessus tout.

Enfin, le film nous fait réaliser le plus important. C’est qu’aujourd’hui Claude François n’est plus là, mais qu’il est à nouveau partout, et n’a finalement quitté aucune chaîne hi-fi. Mieux, il investit les Ipod, se distribue en mp3.. lui qui n’a même pas connu le CD. On réalise qu’on ne saura jamais pour qui il aurait voté en 2012. Qu’il ne portera jamais de vanités comme le font Mylène Farmer, Johnny Halliday ou Eddy Mitchell. On ne saura jamais ce que serait vraiment devenue cette carrière déjà remplie de plus de 1000 concerts. On ne pourra jamais vérifier si Cloclo aurait vendu ces 67 millions de disques dont on parle, sans ce fatal 11 mars 1978. On ne connaîtra jamais son visage à 73 ans.

Ce que l’on sait en revanche, c’est qu’à trop vouloir toucher la lumière, la diriger, la garder pour lui, et finalement, la repriser comme un petit garçon à qui l’on ne veut rien passer, comme un « petit garçon qu’il était », il a acquis l’immortalité. A jamais, Claude François a 39 ans, et il danse, et danse encore, des paillettes sur le corps, entouré de ses Claudettes.

NB : le choix des titres est fabuleux, bien entendu, et termine sur ses succès les plus connus, sortis en 1978. Petit aperçu de l’entrée de Claude François dans le monde du disco, à la veille de sa mort.

 

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.