Dans l’ombre de Charonne, Désirée et Alain Frappier

La bande dessinée au secours de la mémoire


8 février 1962. Un accord n’a pas encore été trouvé entre l’Algérie et la France. Nous ne sommes pas encore aux accords d’Evian. A Paris, la guerre algérienne se ressent dans la rue, dans les lycées, les universités. Tout le monde est en guerre et personne ne se comprend : FLN (Front de Libération Nationale), communistes, Algériens, colonialistes, anticolonialistes, l’OAS (Organisation Armée Secrète), tous s’affrontent chaque jour dans le théâtre sanglant qu’est devenu Paris. La police (Papon est alors Préfet de Police) organise des interrogatoires musclés. On ramasse chaque jour des Algériens dans la Seine.

Ce 8 février 1962 au soir, une manifestation pacifiste rassemble les Parisiens contre la guerre en Algérie et les tortures infligées aux Algériens de la capitale. Tout se déroule pour le mieux jusqu’à ce que les capes noires, armées de leur bidule, chargent sur les manifestants.

Beaucoup d’entre nous connaissent la célèbre photo où l’on voit les policiers penchés sur la bouche du métro Charonne, frappant des manifestants. Peu connaissent en revanche l’histoire de cette photo où curieusement, on s’interroge tout de même sur la signification de ce bras policier portant très haut la son bidule afin de l’envoyer sur des manifestants qui visiblement se dirigent dans le sens opposé, et sont donc en retrait.

Ce soir-là, neuf personnes trouveront la mort à cet endroit de la capitale. Une dixième, Mohamed Ait Saada, décèdera en 1983, des suites de ses blessures, après vingt ans de coma. Parmi les victimes, Daniel Féry, employé de presse, âgé de 15 ans.

Les jours qui suivront, plus d’un million de personnes défileront dans un silence de mort pour rendre hommage aux victimes. Qu’a-t-il bien pu se passer ? Comment des policiers ont-ils pu charger sur des manifestants pacifistes et non armés ? Les grilles du métro étaient-elles réellement fermées ? Les médias, tels que Match, ont expliqué le drame de cette manière, faisant croire que des fractures du crâne par dizaines avaient pu être causées par la chute des manifestants les uns contre les autres sur les grilles.

Désirée et Alain Frappier se sont appuyé sur le témoignage d’une des personnes qui se trouvait à l’entrée du métro Charonne à ce moment là, précisément en bas des marches, pressée contre des dizaines d’autres manifestants, aux premières loges de la bastonnade des policiers, frappant
rageusement le groupe de cégétistes visé ce soir-là. Ils rapprochent judicieusement ce drame de celui qui eut lieu quelques mois plus tôt, le 17 octobre 1961. A cette époque, Papon avait instauré un couvre-feu.

Une manifestation pacifiste eut lieu pour le dénoncer : des dizaines, voire des centaines d’Algériens furent tués par la police, balancés dans la Seine. Des dizaines d’autres manifestants furent incarcérés et torturés durant quatre jours. En rapprochant ces deux événements, les Frappier font en sorte qu’aucun des deux n’efface la mémoire de l’autre. Car si les causes de ces drames étaient similaires, les conséquences ne sont pas les mêmes.

Dans l’ombre de Charonne a le mérite de rafraîchir notre mémoire des dates. Il a également le mérite de montrer à quel point on peut oublier les heures sombres de la France, un Paris sanglant et répressif où les corps de Police recrutaient parmi les anciens d’Indochine, ou même, parmi les anciens collaborateurs de la Gestapo ; où les méthodes d’interrogatoire s’apparentaient à de la torture. Les portes de la Seconde Guerre mondiale n’étaient pas encore refermées, c’était la guerre d’Algérie, et il fallut du temps pour que la pays retrouve une paix relative.

De nombreux documents sont annexés à l’ouvrage, qui relate les faits en apportant son lot de questions à l’Histoire. Les interrogations sont en effet encore nombreuses, y compris dans la tête des victimes de Charonne. Cela rappelle aussi, comme on a pu le constater ces dernières années notamment au sein de la presse française, durant certaines manifestations, que selon que l’on se place sous un gouvernement répressif ou préventif, on pourra changer son regard et son degré de confiance envers la police.

 

Dans l’ombre de Charonne est une réussite. Une véritable leçon d’Histoire à mettre entre toutes les mains. C’est la parfaite synthèse du témoignage d’une victime, de son engagement, partie à la rencontre des zones d’ombre de la mémoire collective. C’est aussi une véritable histoire d’amitié au sein d’une bande de jeunes à l’heure où la politique semblait être un véritable choix de conscience, et surtout, un réel débat d’idées.

 

Dans l’ombre de Charonne, Désirée et Alain Frappier, Editions Mauconduit, Janvier 2012, 136 pages, 18,50 €.

Mauconduit est une toute jeune maison d’éditions à la ligne éditoriale intéressante, distribuée par Les belles Lettres : témoignages à résonnance collective, échos intimes d’événements historiques, mémoire, transmission, auto-sociobiographies.
Tels sont les motsclés de ce parti pris. Dans l’ombre de Charonne est leur premier ouvrage, et c’est un vrai succès. On leur souhaite bonne route !
http://mauconduit.com/

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.