Derrière l’épaule, de Françoise Sagan

L’auteure s’impose ici l’exercice difficile de la relecture d’une douzaine de ses oeuvres, afin d’en produire un commentaire personnel. J’avais déjà constaté, durant ma lecture Des bleus à l’âme, combien le commentaire était difficile pour Sagan, et combien c’était à la fois bénéfique pour son écriture tant il est agréable et intéressant de la lire dans ces conditions : pour faire court, j’adore lire Sagan lorsqu’elle parle d’elle-même et de ses livres.
En mère carnivore, elle les condamne ou les félicite, mais jamais elle ne s’offrira à elle-seule les fleurs qui lui reviennent pourtant, puisqu’elle est la créatrice de ce beau petit monde.
Sagan ne peut s’empêcher de parler du contexte d’écriture de chacun de ses « enfants », et après tout, c’est sans doute ce qu’on attendait d’elle à l’époque : qu’elle parle davantage d’elle. Elle parle de certains de ses amis mais toujours avec pudeur, de ses difficultés passagères avec la vie, les éditeurs, la presse, la justice ; elle évoque ses humeurs, l’aide qu’elle a reçue, et surtout cette fameuse relation à l’écriture. Mais quel que soit le sujet, ce qu’on aime avant tout chez Sagan c’est l’élégance avec laquelle elle le traite.
J’aurais envie de citer plusieurs passages. Alors je me contenterai de deux moments. L’un parle de son amitié pour François Mitterrand :
« Je me souviens de tant de choses, et malgré les vilenies et les horreurs écrites sur lui depuis sa mort, avec une folle audace je le revois toujours avec son costume gris, souriant sur mon seuil. Je revois le visage des Français dans les rues ou sur les routes, le jour de son enterrement. C’était un homme d’Etat, il était vraiment un homme d’Etat, fort et secret, rassurant et lointain. C’était un individu remarquable et en plus, sensible au malheur ou au bonheur d’autrui. Je le regrette énormément et je n’ai pas fini de le regretter. Quoi qu’en disent ceux qui l’ont abandonné après s’être réclamés de lui pendant des années.
Et puis nous avions un point commun : l’inconstance poussée jusqu’à la fidélité ; et si ce paradoxe paraît forcé, il y a des gens qui le comprendront quand même. »

Et forcément, lorsque Sagan parle de la mémoire et/ou de l’oubli quelque chose en moi se réveille qui sursaute aussi chaque fois lors de mes lectures de Cioran, Kundera, Jacqueline de Romilly, Beckett.. « … on fait des choses essentielles, étincelantes, des choses survoltées dont on ne conserve pas la moindre image. Et l’on passe trois après-midi dans un petit studio un peu fané dont on se rappelle tout et en détail… la cour, la poussière, le chat et le goût du jus de pomme. C’est affreux à dire mais les souvenirs les plus marquants et les plus délicieux sont toujours des souvenirs solitaires. Les moments à deux, autrement frappants, dira-t-on, sont complètement débordés, annihilés par l’instant, par la vivacité de l’instant, par cette impression de fuite, de non-être que donne la passion. Seul, on remarque, on voit ce qui vous plaît. A deux, on ne voit que l’autre. » Belle déclaration d’amour non ?

Mais puisque Sagan parlait aussi de ses livres, je ne suis pas sage. Je manque à mon devoir en oubliant ici de vous donner une petite liste des livres qu’elle m’a donné envie de lire :  Viendront donc ensuite…

La chamade.  Lucile est entretenue par son amant, Charles, plus âgé qu’elle et fortuné. Elle rencontre Antoine, un jeune homme désargenté dont elle s’éprend. Parviendra-t-elle à renoncer au confort d une vie aisée pour connaître enfin le véritable amour ?

Un orage immobile. L’auteur s’impose la rigueur de l’écriture du XIXe, et l’intrigue se déroule en 1830.

Le sang d’aquarelle. Sagan s’efforce d’écrire un livre où personne ne puisse s’identifier. Elle invente alors un personnage qui trompe, se trompe, et perd ce qu’il aime le plus, « en toute bonne foi ».

Un chagrin de passage. Rien de mieux que la présentation faite par Sagan elle-même : « Ce chagrin de passage est très bien, sérieux et drôle, amer et juste, sensible et sain. C’est d’ailleurs curieux à quel point ma littérature (…) peut être irrégulière, certes, mais saine.

Le garde du coeur. Un petit thriller dont voici le sujet : Dorothy, une scénariste d’une quarantaine d’année, séduisante et désabusée, recueille chez elle un étrange jeune homme qui va prendre une place croissante voire envahissante dans sa vie, aux dépens de Paul, son amant. L’étrange jeune homme devient le confident de Dorothy, et élimine les gens qui entourent la dame au fur et à mesure qu’elle s’en plaint…

 

Un dernier conseil, qui vient de Sagan elle-même : ne lisez pas Profil perdu. Elle dit que sa lecture est une corvée…

 

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.