Entretien avec Grégoire Delacourt

« Garder auprès de soi ceux que nous aimons le plus » (Le Chagrin, Lionel Duroy) : cette phrase mise en exergue de votre premier roman L’écrivain de la famille, se ressent très fort dans votre dernier livre, La liste de mes envies. C’est quelque chose qui vous préoccupe à ce point ?

Oui. Et « soi », c’est le cœur. On meurt lorsqu’on n’est plus dans le cœur de gens. L’amour, c’est la présence. Le poids. Le parfum.
Cette phrase de Duroy est la dernière de son livre, la première du mien. Un relai en quelque sorte. C’est drôle parce qu’il a eu le Prix Marcel Pagnol en 2010 et moi en 2011. Il y a quelque chose entre nos deux livres. Une même désillusion.

Pouvez-vous nous parler du Chagrin, de Lionel Duroy ?

C’est un livre que j’ai croisé par hasard. Je n’aimais pas du tout la photo de la couverture. On y voyait une femme poussant une poussette, flanquée de deux petits garçons en chemisettes blanches, bras nus, shorts courts, qui contrastaient terriblement avec son manteau épais. Les enfants semblaient heureux, elle pas. Elle marche, si grave ; ils trottinent. J’y ai vu une image de guerre. 40-45. Et je n’avais pas du tout envie de lire quelque chose là-dessus. C’est le titre qui m’a cueilli. Le chagrin. Quel mot. Avoir du chagrin. C’est quelque chose de si précis, de si délicat le chagrin. Un mot masculin pour une si féminine mélancolie. Bref, je l’ai acheté. Dévoré. J’y ai adoré le ton, le style, le détachement, les farces, l’impudeur, la violence et la grande douleur. Je suis entré dans cette famille, je l’ai suivie de maisons en appartements, d’espoirs en déceptions et ça m’a fait aimé la mienne. C’est un cadeau terrible, ce livre.

Belle du Seigneur ?
Ah, ce livre-là ! Il faut être malade pour le lire. 850 pages. Ca tombe bien, je fus malade. Une semaine cloué au lit. Je l’ai attaqué. Ce fut formidable, épique et très violent. J’avais un peu plus de vingt ans et je découvrais que l’amour était condamné par le bruit d’une chasse d’eau, une chaussette sale. Qu’hormis le désir rien ne comptait. Ce fut une claque tonitruante, désespérante. Je crois que je tiens ma méfiance pour les choses de l’amour depuis cette lecture.

Sur le style, je découvrais aussi un redoutable lieu de liberté littéraire (comme chez Selby Jr.) : des fautes voulues, des pages et des pages sans ponctuation, des clowneries, de l’exotique de carte postale et une SDN digne de Tintin. C’est un livre dont beaucoup pensent qu’il parle d’amour. Non, il le démonte, lettre par lettre. C’est le livre d’un très grand désespéré.

Comment avez-vous choisi le thème de la Liste de mes envies ?

Je ne sais pas si c’est le thème ou le sujet. En tout cas, il est venu à moi. J’adorais l’idée que quelqu’un possède soudain ce dont tout le monde rêve et qu’il n’en veuille pas. Je crois que les rêves ne sont pas tous faits pour être réalisés. Il faut laisser de la place au désir. A la lenteur des choses. J’adore le titre de ce texte de Paulhan (1966) « Progrès en amour assez lents ». Après L’Ecrivain de la Famille, j’avais envie d’écrire une femme. Me glisser en elle. Etre fidèle, intègre. Voir l’amour et la fidélité, de l’autre côté. Etre calme soudain quand arrive la possibilité de tout changer, de tout réécrire. Prendre le temps de dresser la liste de ses besoins, ses envies, ses folies et s’apercevoir, comme le disait un libraire à propos de mon livre, « qu’on a souvent tout alors qu’on croit n’avoir rien ».

Avez-vous déjà rêvé de gagner le gros lot ? Quelle serait la liste de vos envies ?

La seule fois où j’ai joué, c’est le jour où le livre est sorti. J’ai misé 2 euros, j’en ai gagné 3,30. Le ticket est là. Je n’ai jamais été cherché mon gain. Et oui, j’ai rêvé un jour, un instant, comme tout le monde, non pas de gagner mais de me demander ce que je ferais d’une montagne de pognon. Passées les idioties du genre en donner à sa famille, ses amis, quelques grandes causes, franchement je ne sais pas. Comme dit Jocelyne dans La liste, il y a beaucoup, beaucoup de choses qu’on peut faire sans avoir gagné. Comme donner à sa famille, ses amis, quelques grandes causes…

Qu’en feriez-vous ?

J’en donnerais la moitié à Bernard Lehut de RTL, ainsi que je m’y suis engagé à l’antenne le 30 janvier 2012.

Finalement, le plus odieux de l’affaire, c’est Jocelyn ou Jocelyne ?

Ni l’un ni l’autre. L’odieux c’est la tentation. Les tableaux in/out, les colonnes up/down. C’est quand on vous dit quoi penser, quoi porter, quoi aimer. Mais le plus odieux, ce sont ceux qui vous regardent avec tout ça en tête.

Croyez-vous vraiment que l’argent est le malheur du monde ?
L’argent est comme un revolver. Il peut faire le bien ou le mal.

On lui donne trop de pouvoir : faire croire qu’il peut embellir les femmes par exemple. Donner du pouvoir aux hommes. Mais le charme, la tendresse, la délicatesse, l’humour et l’esprit n’ont rien à voir avec l’argent.

Etes-vous en train d’écrire votre troisième roman ?

Disons que j’ai les yeux et le cœur ouverts. J’attends. Des petites choses vibrent, viennent se cogner ; des personnages frappent à la porte. J’ai acheté des carnets, des stylos Bic, je suis prêt.

Que représente le fait d’écrire, à vos yeux ? Pourriez-vous vous en passer ?

Ecrire, c’est avant tout une très grande joie. Quelque chose de très sensuel, très physique. Il y a une rare élégance à voir la phrase se construire, les mots s’emboiter, l’émotion jaillir. Les mots sont les mêmes pour tous, ils sont tous là, dans le dictionnaire. Comme les sept notes pour un musicien. Et pourtant, il est une grâce qui permet de les réinventer, de créer de nouvelles combinaisons, de nouvelles sensations. C’est ça écrire. Provoquer cette grâce là. Alors non, je ne pourrais plus m’en passer désormais.

Si vous deviez donner un conseil musical aux lecteurs de Paris-ci la Culture ?

Je ne connais pas bien la musique si ce n’est qu’elle est sans doute l’une des choses les plus délicates au monde. Je peux écouter dix fois de suite le Stabat Mater de Vivaldi (interprété par Andreas Scholl) et être bouleversé dix fois de suite. Mais j’aime bien aussi Vole de Céline Dion -parce que je l’ai entendu dans une église le jour où des parents enterraient leur bébé de vingt ans.

S’ils ne devaient lire qu’un seul livre ?

Ca, ce n’est pas possible !

 

Propos recueillis par S. Joly

 

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.