Partir, un point c’est tout – Veronica Vega

La double vie de Vero


Partir, un point c’est tout, raconte l’histoire de Vero (l’autre Veronica Vega) vivant à la Havane avec son fils Kabir. Certains partent aux Etats-Unis, lors de rares «vagues» providentielles, d’autres fuient ailleurs. Puis il y a ceux qui restent, comme Vero et ses camarades d’écriture, et qui luttent chaque jour contre toutes les pénuries imposées par la dictature.

Contrairement aux ouvrages de Zoé Valdès, où les personnages s’offrent et imposent une liberté coûte que coûte, jusqu’à l’absurde, le rocambolesque, le livre de Veronica Vega montre à quel point il est oppressant d’éprouver le manque au quotidien : ne pas pouvoir quitter l’île, pour aller constater soi-même que l’ailleurs est différent, ne pas pouvoir remplacer le pantalon de son fils, qui doit en porter un tout usé, ne pas pouvoir donner son avis, écrire, dire ce qu’on pense, mais aussi ne pas pouvoir boire un café, de peur de ne pas avoir de quoi manger le lendemain, et ne plus se souvenir du goût d’une pomme.

«J’avale tout doucement un verre d’eau. L’eau est la boisson la plus nourrissante du pauvre.» p. 87

Ainsi les personnages de Partir, un point c’est tout, oscillent entre rêve et réalité rigide, dans un Cuba  qui n’offre de charmant à ses habitants que le soleil dont on peut se partager la lumière.

Au contraire de Zoé Valdès et Karla Suarez, Veronica Vega est restée sur l’Île.  Est-ce pour cette raison qu’empruntant le même sujet que ses contemporaines elle parvient à peindre un Cuba si criant d’authenticité ? Est-ce parce qu’elle n’a finalement pas choisi l’exil que son récit échappe aussi à la lamentation ? En d’autres termes, est-ce le fait de rester là à vivre et espérer qui a fait de sa Vero un personnage si combatif et tendre ?

«Quand j’étais petite, je disais que plus tard, je voulais être un ange, j’étais persuadée que c’était un métier comme un autre. J’ai voulu être mouvement.» p. 86

Partir est impossible, interdit, presque banni du vocabulaire, esquissé seulement en pensée. Et puisqu’on sait ce qu’on quitte mais jamais ce que l’on peut gagner, autant rester et se battre. Mais que manque-t-il donc aux Cubains pour être heureux puisqu’ils sont sur une île ? N’est-ce pas ce que rêvent d’atteindre tous les autres ? Oui, mais ceux-là seraient libres d’en repartir.

Ce que Veronica Vega décrit, au-delà des enjeux politiques, de l’Histoire de la dictature et des révolutions passées ou à venir, c’est ce principe fondamental qui est bafoué par un gouvernement qui entend protéger son peuple en l’emprisonnant. C’est qu’en réalité le Cubain ne possède rien sinon sa vie. C’est que sur cette île qui pourrait être paradisiaque on fait venir à prix bradés des frigos que l’on revend aux habitants à prix d’or, par le biais de crédits à long terme, non sans réclamer en échange le frigo que l’on souhaitait remplacer.

Partir, un point c’est tout est bâti sur ce double chemin de vie : celui d’une femme qui aspire à une amélioration et envisage toutes les possibilités, et celui de celle qui se tient solide face à une réalité acide, en attendant qu’on rende aux Cubains ce dont ils manquent le plus : la Liberté.

Une nouvelle littérature cubaine est née.

Partir, un point c’est tout, Traduit de l’espagnol (Cuba) par Christilla Vasserot, Editions Christian Bourgois, mars 2011, 197 pages, 15€

 

 

 

 

 

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.