Entretien avec Bertrand Guillot (Le métro est un sport collectif)

Bertrand Guillot a publié récemment aux Editions Rue Fromentin son ouvrage « Le métro est un sport collectif« . Il a accepté de répondre très spontanément à mes questions, et s’est révélé aussi sensible et pudique que dans son livre. Nous avons, de plus, un point commun qui concerne les lectures que nous apprécions : il adore Le combat ordinaire de Manu Larcenet. Rencontre.

Le métro est une fiction n’est-ce pas ? Quel est son pacte de lecture ?

Il n’y a rien de plus vrai que le métro ! Nous y sommes tous égaux, en chair et en os, à quelques centimètres les uns des autres…

Quant au livre, toutes les chroniques sont véridiques… sauf deux (et pas les plus étonnantes). Je ne pense jamais en termes de « pacte » (sinon celui de prendre plaisir à lire !). Cela dit, je sais que plusieurs personnes se sont imposé de lire ces chroniques uniquement dans les transports en commun. Certaines m’ont dit que ça changeait leur regard… Mais sans doute voulaient-elle me faire rougir.

Avez-vous vraiment parcouru tout le métro en observant les gens ainsi ?

Je prends souvent le métro – parfois renfrogné comme beaucoup de voyageurs, parfois perdu dans un livre… et parfois le nez au vent. Dans ces cas-là, je suis attentif aux gens, aux ondes qui traversent le métro, j’anticipe les mouvements des uns et des autres. Parfois l’inattendu se produit. Parfois il ne se passe rien que de très banal, mais il suffit de décaler le regard pour transformer le banal en histoire.

Saviez-vous que vous alliez en faire un livre ?

J’ai commencé à écrire certaines de ces histoires il y a quelques années, sur un blog ou dans un carnet, comme quand je voyage.

J’ai pensé à en faire un livre début 2011 : j’avais trouvé une cohérence, et une forme de continuité avec le livre précédent (« B.a.-ba »). Alors je suis descendu dans le métro, stylo en mains, en guettant les histoires qui viendraient enrichir le livre… Mais au bout de trois semaines, je n’avais rien noté ! Comme si j’étais puni de forcer ainsi la nature. Et dès que j’ai cessé de descendre exprès dans le métro, les histoires sont revenues. [NB - la première chronique que j’ai écrite spécialement pour le livre, c’est celle du bédouin de la ligne 2, qui fouille dans son sac et jette tout par terre].

Ensuite, il a fallu retravailler l’ensemble pour établir des ponts entre les chroniques, et dégager quelques thèmes récurrents qui traversent le livre.

Saviez-vous qu’il existe un conducteur de ligne nommé Bertrand Guillot à Saint-Gobain ?
Eh non ! Mais quand j’étais à l’école primaire, dans mon équipe de foot nous étions deux Bertrand Guillot… Il y a une BD qui porte ce nom, aussi. La 4e de couverture commence comme ça : « BG n’a jamais vraiment aimé les Ricains… »

N’avez-vous pas l’impression de trahir le métro, d’être impudique, même si l’on parle de lieu public ?
Non ! D’abord, je suis très pudique. Et puis, je pourrais trahir si j’inventais – ou si je prétendais à une étude exhaustive. Mais ce n’est pas le cas.

La seule fois où je me suis senti impudique, c’est quand j’ai commencé à écrire le portrait d’une femme qui était assise juste en face de moi. Si j’avais été en train de dessiner, elle l’aurait peut-être remarqué – qui sait, ç’aurait pu être le début d’une autre histoire… Mais en l’occurrence ce n’était que des mots.

[… Et maintenant que j’y pense : si par hasard des anonymes qui se retrouvent dans le livre finissent par le lire, je pense qu’ils ne se reconnaîtront pas. Je m’attarde peu sur les descriptions physiques ; ce qui m’intéresse, ce sont les attitudes et ce qu’on peut y projeter – l’effet que produisent les gens et non ce qu’ils sont. ]

Aujourd’hui, vous ne vous consacrez qu’à l’écriture ?
Pas encore. Mais j’ai réussi (à peu près…) à diviser l’année en deux : six mois de travail « alimentaire », six mois pour voyager et écrire.

Pourquoi ne pas vous servir de votre talent pour essayer d’ouvrir les gens sur les autres, je veux dire, ailleurs que dans un roman ?
Je suis sûr que vous avez une idée en tête… mais je n’arrive pas à voir laquelle ! ; )

Cela dit, « ouvrir les gens sur les autres » ne demande pas de talent particulier, sinon un minimum d’empathie. Et ça se passe tous les jours, dans la rue, dans le métro ou dans des écoles…

Pour vous, ce serait quoi, « devenir » ?
Bonne question ! Je me la suis posée un jour où un militant antipub a cassé en deux un des panneaux de PriceMinister qui disait « Devenez radin ». De sorte qu’en haut du wagon, il n’y avait plus que ce slogan : « Devenez »…

Pour moi il s’agit simplement de chercher à dépasser ce que nous sommes aujourd’hui, de tendre vers ce que nous voulons vraiment (vous avez remarqué qu’on oublie souvent de se poser cette question : de quoi ai-je vraiment envie ?)  en agissant et pas seulement en rêvant. Nous pouvons tous devenir.

Au-delà des constats et des sentiments habituels qu’on éprouve envers le métro, avez-vous constaté un changement d’attitude chez les gens ces dernières années ?

Pas vraiment, non. Nos attitudes dans le métro font appel à des ressorts profonds, qui changent très lentement. Elles dépendent bien plus de l’affluence que de l’air du temps. Par ailleurs, les codes collectifs qui régissent la vie collective en sous-sol sont en permanence réinventés (se lever en cas d’affluence, laisser descendre avant de monter, laisser s’asseoir la femme enceinte, ne pas regarder dans les yeux…) : ces codes ne sont pas écrits, les nouveaux Parisiens les assimilent peu à peu puis s’énervent à leur tour quand quelqu’un ne les respecte pas… C’est un éternel recommencement.

Des codes qui font pourtant appel au bon sens, non ?

Certes… Mais il n’est peut-être pas si partagé qu’on veut le croire ! Sans oublier les petits égoïsmes – je me demande toujours ce que peuvent penser les gens qui restent assis en cas d’affluence…

(Moi aussi à vrai dire…) Après « Bertrand Guillot dans le métro », on peut espérer quoi ? ^^

[Vous aurez remarqué que j’écris peu sur moi, au fond…^^] Dans un prochain livre, on pourrait avoir « Bertrand Guillot à Minsk ». Ou complètement autre chose – une histoire pour enfants, par exemple (de 5 à 95 ans).

Quel est votre film culte ?

Je voue assez peu de cultes, de façon générale… A brûle-pourpoint, je vous citerai The shining, de Kubrick. Qui montre comment un grand réalisateur peut transcender un livre plutôt ordinaire.

[NB – j’avoue : je n’ai vu ni Subway ni Le dernier métro]

Quelle musique conseilleriez-vous aux lecteurs de Paris-ci la Culture ?

Selon le temps qu’il fait, Reggiani ou Springsteen. Et quel que soit le temps, dans une salle de concert, Ibrahim Maalouf ou Rokia Traoré. Ou ce petit groupe inconnu, dans un bar près de chez vous.

Quels sont vos maîtres en littérature ?

Je citerai les deux auteurs dont la lecture me donne toujours envie d’écrire : Philippe Jaenada pour le rythme et le regard sur le quotidien ; et José Saramago pour son sens du politique et du collectif (lisez L’aveuglement !). Orwell aussi, dans le même esprit.

Avant eux, il y avait eu Georges Chaulet. Et depuis peu Emmanuel Carrère.

Un livre à emporter sur une île déserte ?…

Alexis Zorba, de Nikos Kazantzaki. De la sagesse et de la sueur, une leçon d’ouverture aux autres et une ode à la vie quand elle est simple. [Evidemment ça peut être frustrant, sur une île déserte, mais ça vous donne envie de revenir.]

Vous pouvez aussi emporter Spartacus, de Koestler, Les nus et les morts, de Mailer. Ou Le combat ordinaire, de Larcenet. Ou… Mais pardon, la liste serait longue. On peut se faire livrer par bateau, sur votre île ?

Pour aller plus loin :

Le blog de Bertrand Guillot : http://secondflore.hautetfort.com/

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Le gagnant du concours organisé par Paris-ci la Culture en partenariat avec les Editions Rue Fromentin est : Benoît Giordanella, de Paris. Félicitations !

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.