Les raisons de mon crime, Nathalie Kuperman (Gallimard)

Marianne est une graphiste parisienne au chômage à qui l’on propose des emplois « qui n’ont rien à voir ». Elle retrouve sa cousine Martine suite à un coup de téléphone que lui passe celle-ci après l’avoir vu dans un journal télévisé. C’est alors qu’elle décide d’écrire un livre à son sujet, au sujet de la famille. Elle va donc la rencontrer assez souvent, et, contre toute attente, s’attacher à cette femme qui lui inspirait parfois quelques sentiments contradictoires.
Elle va alors se heurter à son univers, fait d’une étrange limonade à base de vin blanc, d’essuie-tout multi-usages recyclé autant que possible, d’un appartement réduit où évolue un homme mi-tendre/mi-violent. En bref : la misère qu’elle ne pouvait imaginer. La misère qui fait qu’un poulet rôti est un luxe, et déjeuner dans le jardin la sortie du dimanche.
Marianne fait part de son projet d’écriture à Martine, qui accepte de se raconter, de raconter ce dont elle se souvient au sujet de sa mère, de leurs relations passées, et de sa vie actuelle. Marianne écoute, et finira par laisser Martine entrer dans son univers et ne plus vouloir la laisser en repartir.

« Nous sommes issues de cette injustice-là, il n’y a qu’à nous regarder pour constater à quel point nous sommes différentes, et cette différence, je voudrais l’estomper. »

On ne peut parler d’une relation qui se tisse. Tout est amené par le point de vue de Marianne, l’écrivaine, l’écrivante qui s’infiltre et investigue. La relation qui s’établit fait renaître bien des souvenirs, ravive bien des principes familiaux qu’on croyait avoir oublié.
Le regard de Marianne va changer, et sa vie tout entière basculer. A mesure qu’elle s’enquiert et s’enlise dans les souvenirs et la vie de Martine, Marianne va se métamorphoser jusqu’au plus profond d’elle-même.

« Et l’amour que je n’éprouve plus pour personne depuis si longtemps me pète à la gueule comme une mauvaise blague. C’est ici que je viens trouver l’amour, c’est ici que l’on me dit qu’on m’aime. Je ne suis pas émue ; je suis pétrifiée d’horreur. »

Nathalie Kuperman touche ici plusieurs thèmes brûlants qu’il serait cavalier de vouloir résumer tant ils confinent au précieux et au périlleux : le rapport à la mère, le rapport à l’écriture, le rapport à la mort, à l’oubli, le rapport écriture/famille, et l’alcoolisme chez la femme. Elle approche chacun d’entre eux avec une écriture qui ne bannit rien. Martine est « à l’œuvre » en sa narratrice. Martine avec ses mots crus, qui masquent une pudeur confinée.
La mère est un personnage qui revient très souvent chez Nathalie Kuperman (J’ai renvoyé Marta, Petit déjeuner avec Mick Jagger), sous forme fantomatique très souvent. Ici, nous avons affaire à deux mères, celle de Martine, celle de Marianne : la seconde étant évanescente.

« Garce, tu me quittes, tu me sèvres, tu m’abandonnes. Je te croyais ma mère et tu n’es qu’un fantôme grimaçant d’orgueil et de méchanceté ».

Les raisons de mon crime pourrait être perçu comme ce dépôt fait par l’auteur, telle une pièce à conviction, qui serait à la fois le crime et la preuve du crime. Ecrire n’est pas possible sans abolir cette peur d’écrire, cette peur du regard par-dessus l’épaule.
Nathalie Kuperman n’avait pas à prouver son talent. Elle apporte cependant encore cette année une pierre à ce que l’on peut qualifier d’oeuvre littéraire, une oeuvre forte, soutenue par une écriture puissante, dont le mérite a été souligné cette année par le Prix Lilas.

Les raisons de mon crime, Nathalie Kuperman, Gallimard, Février 2012, 240 pages, 17,90€

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.