Entretien avec Gaëlle Josse

Un entretien avec Gaëlle Josse, qui a accepté de répondre à mes questions à l’occasion de la sortie de son ouvrage « Nos vies désaccordées », paru chez Autrement. Un entretien paru initialement dans le Magazine Pilc Mag n°6 sorti fin avril. Vous pouvez retrouver ici l’article concernant le livre.

Quel était le point de départ de Nos vies désaccordées ?

Au départ, l’envie, ou le besoin, d’explorer les limites du sentiment amoureux, avec des questionnements qui s’imposent, qui m’ont envahie sans que j’ai eu mon mot à dire !

Une histoire avec des émotions qui s’incarnent dans des personnages qui peu à peu se précisent, qui apparaissent dans toute leur complexité, dans leurs fragilités.

Je me demande jusqu’à quel point il est possible d’aimer. A quelle part de soi est-on capable de renoncer, parce qu’à un moment donné, c’est l’Autre qui est plus important ? Et lorsqu’on est un jour passé à côté de l’essentiel, par égoïsme, ou par inconscience, ou par négligence, une « réparation » est-elle possible ?

J’ai eu aussi envie de me pencher sur ces minuscules moments de nos vies, où un geste, un mot, une décision vont se montrer lourds de conséquences, ces instants de basculement imperceptibles, où tant de choses se nouent.

Avez-vous subi le stress du second roman ?

J’ai éprouvé de l’angoisse avant la sortie du livre, c’est certain. Un premier roman, c’est l’innocence totale, j’ai découvert ce qu’est la vie d’un livre au fur et à mesure, les invitations, les rencontres, la presse, les blogs, les mails ou les lettres de lecteurs, avec des témoignages d’une grande émotion. Je ne savais rien de tout ça. C’est un cadeau extraordinaire, c’est le plus grand que puisse, je crois, offrir l’écriture. Au fil des rencontres, j’ai très souvent entendu cette phrase à la fois merveilleuse et terrible « On a hâte de lire le prochain ! »

Qui se plaindrait de susciter une telle attente ? Bien sûr, on n’a pas envie de la décevoir, on veut se montrer « à la hauteur », et en même temps, il faut poursuivre sa voie, sa voix, en sincérité. Je crois que si l’on pense à plaire, on est mort, en tant qu’auteur !

Mon deuxième roman se situe dans un univers, dans une époque totalement différents du premier, c’est une histoire contemporaine, et un homme qui prend la parole. Il y aura des lecteurs qui suivront, d’autres non, et d’autres, nouveaux peut-être, qui seront sensibles à cet univers, ou à mon écriture.

Les premiers «retours » des libraires, des lecteurs, les articles de presse, les nombreux billets sur les blogs ont, j’avoue, apaisé cette inquiétude. J’ai l’impression que ces personnages qui m’accompagnent depuis de longs mois sortent enfin des pages et vivent leur vie dans le cœur des lecteurs. Je ne demande rien de plus.

Comment se passe l’écriture de vos livres ?

Je m’aperçois que l’écriture d’un livre se passe en deux temps. Une histoire, des personnages se mettent en place et donnent lieu à un premier jet, c’est la phase créative, jouissive, on invente des mondes, des vies… Et ce premier geste est finalement juste, j’ai constaté que je ne retouchais pas, ou très peu, le déroulement de la narration.

Ensuite s’ouvre la phase d’écriture réelle, avec davantage de souffrance, le travail sur les mots, les images, le rythme, la ponctuation, toute cette musique de la langue. Ce n’est pas dans le but de faire de jolies phrases, mais de parvenir au plus près de ce que j’ai envie d’exprimer. Chasser l’adjectif en trop, équilibrer une phrase bancale, introduire une rupture de rythme, ménager un silence, hésiter entre un point et un point-virgule… C’est un peu comme une partition musicale, avec sa tonalité, ses leitmotive, son temps, ses crescendos, ses couleurs instrumentales…

La musique et vous ? Quels sont vos maîtres ? Pratiquez-vous un instrument ?

La musique, c’est quelque chose qui fait partie de ma vie, c’est central. Je crois que cela prend sa source dans l’enfance et s’est poursuivi, avec évidence. J’ai une prédilection pour Bach, avant tout, et pour la musique romantique, Schubert, Beethoven, Liszt, Chopin, Schumann, Brahms… Il faudrait aussi en ajouter d’autres, Richard Strauss ou Dvorak, mais je ne vais pas établir tout un catalogue !

J’aime aussi, dans un autre registre, les musiques du monde, que ce soit celles de la Mitteleuropa aux influences hongroises, roumaines, russes, orientales, ou la musique arménienne, ou le klezmer, ou encore les polyphonies géorgiennes, avec des univers sonores très riches, des imaginaires très forts, c’est l’évocation de racines profondes, simples, que je trouve extrêmement émouvantes.
Oui, je pratique le piano, en simple amateur. Ça m’est indispensable, le plaisir de jouer quelques pages de Bach ou de Schubert après une journée de travail, de déchiffrer, de découvrir. Ça remplace pour moi avantageusement la télé que je ne regarde pas !

Imagineriez-vous écrire la suite de ce roman ?

Non, absolument pas. Je crois qu’un livre, c’est un moment, une rencontre, une histoire, avec un commencement, un déroulement, et une fin, du moins une sortie. Il fait partie de moi une fois fini, mais il correspond à un temps unique.

Il appartient ensuite au lecteur, qui y trouve sa propre place, qui le prolonge à sa guise, c’est pourquoi j’aime les fins ouvertes, comme la vie. Ensuite, on ne décide pas ce qu’on va écrire, une histoire arrive, des portes s’ouvrent, il ne faut pas vouloir écrire à tout prix, mais être disponible pour accueillir ce qui se présente.

Qui vous a inspiré le personnage de François ?

Je vais de temps en temps écouter un concert, et j’avoue que je suis fasciné par ces jeunes gens -ou jeunes femmes-, qui possèdent le talent, la beauté, la jeunesse, qui ont travaillé comme des fous sur des choses très difficiles, et qui semblent nous les livrer avec évidence, facilité, liberté.

Ils sont un jour à Tokyo, un jour à Amsterdam, le jour d’après à Londres ou à Moscou, avec des agendas bloqués à trois ou quatre ans. En face de ces trajectoires impressionnantes, je me demande parfois ce qui se passe lorsque survient un grain de sable…

J’ai imaginé que ce grain de sable pourrait être un remords, un geste du passé qui revient de façon imprévue, la conséquence d’un acte d’égoïsme, d’une négligence, et toutes les perspectives de vie sont alors modifiées. L’essentiel se déplace.

Quels sont vos maîtres en littérature ?

Ils sont nombreux ! J’aime avant tout ces grands explorateurs de l’âme que sont les écrivains austro-hongrois comme Zweig, Schnitzler, Joseph Roth, Sandor Marai…Les grands romans russes pour le sens de l’histoire, de l’épopée, du destin, Fiztgerald et sa  finesse psychologique, son sens de l’image, et Pierre Michon, éblouissant prosateur, Pascal Quignard, Andrei Makine…. J’en oublie, bien sûr. Ils possèdent la force du verbe, la tension de l’histoire. Jamais un mot de trop, tout est juste. Quel plaisir !
Êtes-vous déjà sur un autre projet de roman ?

Oui. Un nouvel univers, qui n’a rien de commun avec Nos Vies désaccordées ou avec Les Heures silencieuses. Une nouvelle exploration, et des personnages qui me surprennent au fil de l’écriture…

Si vous deviez changer de genre littéraire ?

J’ai commencé par écrire de la poésie, publié quatre ou cinq recueils, et aussi de nombreux textes dans des revues. J’aime cette façon d’aller à l’essentiel en très peu de mots, les images, les sonorités, et la grande liberté de la forme.

Aujourd’hui, je serais peut-être attirée par des textes courts, des fragments de prose autour d’un thème, ou par une rencontre avec un plasticien, un photographe, une histoire de regards croisés.

Auriez-vous un film ou un réalisateur à conseiller aux lecteurs de Paris-ci la Culture ?

Deux films me viennent à l’esprit, pas forcément récents, très différents l’un de l’autre, mais je m’aperçois qu’ils m’ont laissé un souvenir très fort.
Je pense à Séraphine, avec Yolande Moreau, sur cette servante, humble, simple, méprisée, qui possède un merveilleux talent de peintre, avec une innocence, une fragilité, une grâce… J’en ai pleuré !

Et puis aussi De l’eau pour les éléphants, un film de Francis Lawrence, une histoire qui se passe dans l’univers du cirque, c’est étonnant, original, poignant, magnifique.

Ce sont deux films qui pénètrent dans des mondes très particuliers, uniques, hors des sentiers battus, avec des acteurs bouleversants. J’adore !

Si vous ne deviez emporter qu’un seul ouvrage ?…

Que répondre à cette terrifiante question ? S’il ne faut qu’un livre, que ce soit alors un livre pluriel, inépuisable, multiple, un livre qui conjugue la poésie, la psychologie, l’épopée, l’amour, la mort, la faute, le pardon, la haine, l’amitié, les liens du sang, le sens de la destinée….Je vous laisse me choisir une pièce de Shakespeare, celle que vous voulez !

Propos recueillis par Stéphanie Joly

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.