La Havane année zéro, de Karla Suarez

Julia enseigne les mathématiques dans un lycée technologique de La Havane, et ne jure que par les grands scientifiques qu’elle cite comme d’autres ponctueraient leur parler de proverbes qu’ils ont toujours entendu. C’est grâce à eux qu’elle construit sa pensée et qu’elle explique ce qui l’entoure. D’ailleurs dans son récit, elle surnomme « Euclides » son ancien professeur et directeur de thèse, également ancien amant, avec qui elle a gardé cette grande complicité favorisée par leur amour commun pour les sciences. Son amoureux, lui, elle le surnomme bien entendu Ángel, son ange, car il est beau comme un acteur de cinéma, doux et attentionné et qu’il possède un grand appartement dans le centre de La Havane. Ce qui est une donnée non négligeable dans cette Cuba en pleine crise où l’essence manque aux autobus, autant que l’électricité dans la ville ou que la nourriture dans les frigos éteints. En 1993, les Cubains sont dans « l’année zéro », ce moment terrible où chacun doit tout reprendre à zéro, où presque tout le monde est au plus bas du creux de la vague, ce creux où tout manque et où l’esprit a besoin de s’accrocher à n’importe quelle chose, si folle soit-elle, plutôt que de tourner en rond dans sa boîte crânienne avec pour unique compagnon son propre désespoir.

 Et c’est bien cette étincelle d’espoir que Julia nous raconte : la recherche du document original qui prouverait que ce n’est pas l’Américain Graham Bell qui a le premier inventé le téléphone, mais bien l’Italien Antonio Meucci alors qu’il était justement à Cuba (un comble quand on sait qu’en ce début des années 90 là-bas, le réseau téléphonique était constamment en dérangement). Enfin, Julia rencontre Leonardo (comme Leonard de Vinci), écrivain amoureux du rhum et des belles femmes, qui rêve d’écrire et de publier la grande œuvre de sa vie qui le rendra célèbre et reconnu à sa juste valeur, et Bárbara, la belle journaliste italienne qui s’intéresse passionnément à la littérature cubaine, et, on le comprend très vite, elle s’intéresse également de très près, comme tous ces personnages, à ce fameux document. Ce manuscrit ne serait pas qu’une légende, il semblerait se trouver quelque part à La Havane. Et bien sûr, celui qui le posséderait pourrait alors prouver la légitimité de Meucci et cela lui permettrait d’en tirer profit pour se sauver de sa propre situation.

 Une fois les personnages introduits, commence alors un jeu de cache-cache, un jeu de sexe, mensonges et tracasseries dans lequel Julia nous emporte au gré de ses révélations. Plus son récit avance, plus on découvre ce que les uns cachent aux autres, ce que certains pensent sans le dire, ce que les autres disent sans le penser. Et sur fond de vie quotidienne au temps de la Période Spéciale où l’on voit les générations qui vivent sous le même toit, le régime alimentaire quotidien alternant inlassablement pois cassés, haricots, riz et soja, ou encore les jeunes gens qui désertent le pays pour avoir enfin un avenir car même les longues études sont devenues inutiles pour trouver une situation vivable, eh bien on se prend à vouloir démêler à notre tour toutes ces imbrications alambiquées. Car le tour de force de Karla Suarez est d’avoir construit son roman comme on élabore une énigme à plusieurs équations et de réussir à nous embarquer dans cette quête et à nous faire suivre les avancées et les péripéties de Julia sans jamais perdre le fil.

 Le choix de Suarez du style direct est assez étonnant au départ. On se demande à qui parle Julia, car clairement elle raconte cette histoire à quelqu’un. On n’est pas bien sûr qu’elle s’adresse à nous, lecteur, mais en tout cas, elle interpelle son auditeur, elle lui explique ses raisonnements et comment elle parvient aux conclusions qui la font avancer ou se perdre un peu plus dans ses recherches de la vérité. On entre vraiment dans sa logique et on suit pas à pas ses découvertes, ses joies, ses déceptions, ses interrogations grâce à un style tout à fait vivant, frais et rebondissant.

 C’est le troisième roman de Karla Suarez. Après avoir exploré la difficile période de l’adolescence dans le somptueux Tropique des Silences, après avoir évoqué l’amitié, l’exil et la difficulté de trouver sa place dans le monde avec La Voyageuse, elle garde dans La Havane année zéro sa manière douce-amère et légère de traiter de sujets sérieux. La vitalité de l’écriture de Karla Suarez réside également dans son humour comme quand Leonardo dit que « les enfants sont la migraine dont on ne veut pas guérir », quand Julia parle de son professeur « Ce qui manquait encore à Euclides, à sa crise intérieure, c’était une bonne crise extérieure et, celle-là, le pays la lui garantissait », ou encore quand elle explique le rôle de l’alcool à Cuba : « Angel cuvait sa gnole. Dans ce pays tout le monde boit. Quand on est triste on boit parce qu’on est triste, mais quand on est content, on boit parce qu’on est content. Quand on n’est ni triste ni content, on boit quand même parce qu’on ne comprend pas ce qui se passe. Si on a du bon rhum on boit du bon rhum, sinon on boit de l’alcool maison. La question est de boire. Tout le temps. Tu comprends ? Tout le temps. »

 Bien sûr, la situation de Cuba est encore aujourd’hui délicate, la vie y est toujours difficile entre le blocus américain d’une part et de l’autre ce manque de liberté (d’expression, d’accès aux informations, de circulation hors du territoire..), et la société qui va à deux vitesses. Nombreux sont ceux qui sont tentés de faire des pronostics sur l’avenir du pays. Mais tout cela reste difficile à envisager. En fait, on rêverait que la solution pour le peuple cubain arrive de la même façon qu’arrive l’aboutissement de la recherche du manuscrit de Meucci dans La Havane année zéro : comme par enchantement ! Et après tout, pourquoi ne pas y croire ? Car cette histoire de l’invention du téléphone à La Havane, elle est véridique !

 La Havane année zéro, Karla Suarez, Métalié, Avril 2012, 250 pages, 19,50 Euros.

Traduction de François Gaudry

Un article signé Lamalie

Petit conseil pour accompagner la lecture de ce livre : un cocktail Mojito sans alcool concocté par Over-Cookée !

Articles relatifs :

About Lamalie