Batman

Parmi les supers héros, qu’ils proviennent de DC Comics ou de Marvel, vous avez ceux qui ont des pouvoirs, et ne sont finalement eux-mêmes que lorsqu’ils sont déguisés : voir Superman, qui ne se déguise à l’aide de lunettes que lorsqu’il est Clark Kent. Il y a ceux qui viennent d’une autre planète (dont Superman fait encore partie) et ceux qui sont bien de chez nous (ou presque). Il y a ceux à qui il est arrivé quelque chose, me signalait il n’y a pas longtemps un ami, que ce soit volontaire ou non : Flash, sur qui une étagère de produits chimiques est tombée, le rendant plus rapide que quiconque, Hulk, un rien dérangé, introverti finalement, probablement le plus touchant du dernier (excellent) Avengers, Spiderman bien sûr, mordu par une araignée, Captain America, homme-nation exploité par son pays, dont la naissance remonte à la seconde guerre mondiale, Pearl Harbor.

 

Batman fait partie des super héros dont l’un des pouvoirs n’en est en réalité pas un. L’homme est riche, à l’image d’un Iron Man féru de gadgets. S’il lui est arrivé quelque chose, cela n’a pas changé son physique. Ses capacités sensorielles n’ont pas été décuplées. Il ne se déplace pas plus vite.  Mais depuis que ses parents ont été assassinés sous ses yeux, il n’est plus le même : il connaît successivement l’envie de vengeance, le besoin de solitude, la colère, et s’éprend finalement de la justice.

 

Devenu marginal d’en-haut, il traque les inégalités et poursuit sans relâche les marginaux d’en-bas, soit, les méchants. En somme, il se bat pour que le monde, réduit bien sûr à Gotham, sa ville natale, soit une ville sûre, ce qu’elle n’est plus depuis que son propre père a échoué dans sa mission de paix et de prospérité.

Batman est un super héros, qui en fait n’en est pas un, mais qui symbolise à lui seul tout ce que chacun de nous possède d’héroïsme. C’est celui qui porte un masque pour ne pas montrer qu’il est comme tout le monde, pour inspirer la peur aux méchants et la confiance aux gentils. Batman est le sacrifice, le dévouement fait homme masqué.  C’est l’homme qui décide que son argent ne peut lui appartenir que s’il le destine au bien. C’est celui qui endosse les fautes du pire des connards pour en faire un héros qui redonne l’espoir à une population gangrénée par les mauvais sentiments. C’est en somme celui qui préfère que les gens soient habités par la tristesse, le chagrin, mais pas par l’esprit de haine et de vengeance, lorsque ces sentiments sont tournés vers ceux qui les représentaient. Et Batman ne les représente pas. Il est chacun de nous, pourtant, mais ne représente personne. C’est un chevalier noir, un héros maudit condamné à perdre pour tout donner, pour que le jour revienne. Cette mission, il l’a acceptée depuis longtemps.

 

Christopher Nolan ne s’est donc pas attaqué au plus simple des super-héros. En plus, un brillant cinéaste était passé par l’homme chauve-souris avant lui : Tim Burton, accompagné de sa catwoman super-réussie, incarnée par Michelle Pfeiffer, et l’immense Jack Nicholson dans le rôle du Joker… on s’était dit qu’il serait difficile de dépasser cette performance, sans pour autant se souvenir de son Batman comme on se souvient du Superman incarné par Christopher Reeves (jusqu’à présent inégalé, malgré un Superman Returns.. divertissant). Il manquait quelque chose au Batman de Tim Burton. Ou bien au contraire, ses films étaient trop Tim Burtonnesques.

Nolan a revisité Batman. Il l’a fait sien et en prenant Christian Bale, lui a redonné un visage familier, qui reste dans les mémoires. Il a revisité surtout son ascension, de l’homme perdu au fin fonds de l’Himalaya à la recherche du rien absolu, revenant jouer le tout pour le tout, les bras chargés d’une responsabilité qu’il désire porter avec sa force d’homme revenu du néant. Il en a fait celui qui devient sa propre peur, pour affronter la pègre. Après Batman Begins, on s’est dit qu’il était impossible de faire mieux. L’épisode était épique, brillant, presque merveilleux, dépouillé du gothique qui collait au kevlar  du héros. Toujours le même mais en mille fois mieux, car amené par un parcours mistique et philosophique enlevé, Batman était près pour de nouvelles très belles aventures, mais nous n’étions pas prêts à croire qu’on pouvait faire mieux que ce premier tome.  Forcément, Nolan allait se planter quelque part, rater son Joker par exemple… puisqu’on ne peut faire mieux que Jack Nicholson.

 

The Dark Knight n’est non seulement pas raté, mais apparaît probablement (pour l’instant) comme le chef-d’oeuvre parmi tous les Batman jamais réalisés. Heath Ledger ne se contente pas d’interprêter le Joker, il lui donne une nouvelle dimension, kubrickienne cette fois, en fait un personnage fascinant autant que répugnant. Il ne joue pas un rôle, il incarne le mal rétheur, réinvente la logique de la cruauté. Quant à lui, Christopher Nolan creuse encore davantage le sillon réservé aux pertes de Bruce Wayne, dont l’empire s’effondre indéniablement, pour le laisser seul, traqué, haï car contrairement à ce que lui a dit Rachel, non, ne comptent pas seulement les actes, mais aussi la manière dont on les perçoit, ou ce qu’on veut bien en dire.

 

The Dark Knight nous a donc laissé, 7 ans après son Batman Begins, avec le souvenir d’un héros pourchassé pour des fautes qu’il n’a pas commises, mais réellement souhaité endossé pour le bien être de tous. Sacrifié sur l’autel de l’espoir soufflé à Gotham, nous l’avons laisser fuir sous nos yeux, parce qu’il n’est pas un héros, ou bien un héros non reconnu, ce qui revient au même.

 

The Dark Knight Rises doit sortir en France le 25 juillet prochain. C’est probablement l’un des films les plus attendus de 2012, après un nouveau Spiderman signé Marc Webb (dont on reparlera) sorti il y a quelques semaines. Plusieurs avant-premières sont annulées (à l’heure où j’écris on ne sait si celle de ce soir, samedi 21 juillet au grand Rex sera maintenue ou non). L’équipe du film a plié bagages, renonçant à toute promotion après un drame inadmissible : un homme armé, les cheveux teints en rouge, portant plusieurs pièces d’armure et un masque aurait tiré sur la foule lors de l’avant-première du 19 juillet dans le Colorado, aux Etats-Unis. L’homme aurait déclaré « Je suis le Joker ». 12 personnes ont été tuées, plus de 65 autres blessées. Personne ne mérite d’être tué, ou même blessé à un moment où il découvre un film qu’il attendait avec enthousiasme (c’est peu dire) depuis des mois. Ce devait être un moment magique, ça s’est terminé tragiquement.

 

Mais si ces personnes, d’abord et avant toute chose, ne méritaient pas cela, Batman ne mérite pas non plus ce genre de promotion. L’homme qui a commis ces actes n’a probablement rien compris au personnage. Il est d’ailleurs probablement fou. Ce sera à la justice d’en décider.

 

The Dark Knight Rises est annoncé en tout cas comme le meilleur des trois, et donc le meilleur de tous les Batman réalisés. C’est la fin, le dénouement d’une histoire commencée il y a 70 ans, et il serait apparemment fou de vouloir se frotter à une réinterprêtation après cela. On l’attend impatiemment.

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.