Barbe bleue, d’Amélie Nothomb

Au début, il y avait un conte. Dire qu’Amélie Nothomb a voulu pasticher, parodier, reprendre, adapter la célèbre histoire de Perrault, ce serait à la fois aller trop vite et ne pas pousser assez loin. Ce serait aussi mal connaître la romancière. Aussi, nous ne ferons aucune comparaison : nous

dirons seulement que oui, il est question dans ce dernier roman d’un homme et de plusieurs femmes, dont certaines sont peut-être cachées derrière une porte dont l’accès est interdit. Il est aussi question de noblesse, de confiance, de séduction, et bien sûr d’amour, de peur, et de mort.

« Il y a une géographie amoureuse qui vaut les cartographies guerrières. » p.91

Saturnine cherche un appartement. Elle trouve une chambre de 40m2 avec salle de bains et « accès libre à une grande cuisine équipée » pour 500 euros. Elle devient, pour ce prix modique, la colocataire d’un riche et noble espagnol, don Elemirio Nibal y Milcar. Ce dernier est un descendant des Grands d’Espagne, ne sort jamais de chez lui, arbore un visage inconnu de tous, est convoité par toutes les femmes, Saturnine exceptée.

Don Elemirio va chaque soir la convier à dîner d’ un plat qu’il aura soigneusement préparé. Saturnine est alors partagée entre détestation de l’homme et plaisir gustatif. Une joute verbale quotidienne s’instaure, et cette joute se fête au champagne parmi les plus rares et précieux. Les plats n’ont rien à envier à ce florilège de grands crus, puisqu’on dîne au caviar et au homard de la manière la plus simple, tandis que l’on cuisine… les oeufs, avec un art miraculeux.

« Mon ambition était de devenir un oeuf. » p. 89

Barbe bleue serait cet Elemirio, qui tombe amoureux d’une femme qui profite de leurs conversations pour le provoquer, le malmener violemment sur tous les sujets, dont cette fameuse porte peinte en noir au bout du couloir qui pourrait être la clé de ce mystère, un mystère… à vous glacer le sang. Elemirio a paraît-il eu huit colocataires avant Saturnine, (dont tous les prénoms se terminaient par « -ine », tels que Proserpine, Emeline..), et toutes ont disparu.

« La mort n’est pas une disparition. » p.9

Le roman est également le prétexte à des réflexions sur ce que sont la religion, la mort, l’amour, et tous les grands thèmes nothombiens réunis : la faim, la séquestration, le désir, la transgression, la manipulation. Elemirio rappelle, de par sa noblesse et son charisme, à la fois Prétextat Tach (Hygiène de l’assassin), Emile des Catilinaires, tandis que Saturnine rappelle Françoise de Mercure, ou encore A.N. de Peplum. Les dialogues rappellent très largement ce roman, et d’abord les meilleurs crus de la romancière. Impossible de lâcher Barbe bleue puisqu’il vous happe par sa cruauté, son humour et son rythme.

Et ce n’est pas tout. La cuisson d’un roman est peut- être ce qu’il y a de plus important : elle réside dans sa conclusion bien sûr. Celle du dernier ouvrage d’Amélie Nothomb est divine, magique et d’une immense beauté. Ce roman est donc à point.Très bon anniversaire Amélie Nothomb.

 

Barbe bleue, Albin Michel, Aout 2012, 16,50 euros.

 

A voir également : l’entretien dirigé par Stéphanie Hochet paru dans PILC Mag n°9.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.