Belle famille, Arthur Dreyfus

Lorsqu’un romancier s’empare un tant soit peu d’un fait divers, on craint toujours qu’il ne tombe dans le cliché, ne verse dans le pathétique ou le spectaculaire, ou pire, qu’il finisse par faire des personnages de l’histoire de vraies caricatures. On a déjà vu certains prendre du plaisir à se glisser dans la peau de personnages sadiques, un plaisir si malsain que le roman en a perdu toute vraisemblance et la réalité toute possibilité de salvation.

Bien souvent d’ailleurs, un romancier s’empare d’un événement mystérieux, voire macabre, pour le moins inquiétant, ou même, s’il est courageux, politiquement choquant et moralement révulsant. Les lecteurs que nous sommes peuvent, au choix, ou plutôt selon le talent, sortir de l’ouvrage happés, mortifiés, ou bien plus choqués encore par l’arrogance de l’outrancier que par l’événement lui-même, tant il aura frôlé l’indigence et le manque de respect.

Arthur Dreyfus s’est approprié une histoire qui pourrait être semblable à beaucoup de faits divers. Un couple part en vacances avec ses enfants, et l’un d’eux disparaît. A par tir de cette situation dramatique, le romancier constate qu’il a plusieurs choix : il peut prendre parti, en utilisant la voix d’un seul et unique personnage, au risque de faire basculer le récit dans un point de vue à sens unique, et donc appauvri. Ou bien il se fait omniscient, et fait le tour de toutes les consciences (et inconsciences) pour offrir au lecteur un oeil divin. Le romancier a également la possibilité de laisser toute sa part au mystère : qu’est devenu l’enfant ? Il peut aussi choisir de dévoiler la clé du drame et alors il doit éviter le piège de l’empathie du lecteur : ne pas saboter le personnage qui est coupable.

Arthur Dreyfus a joué de tous les ressorts : il investit le regard de chacun de ses personnages, car la voix qu’il choisit est à la fois omnisciente et hyper introspective. Pourquoi ? Parce que ses personnages ont tous de ces petits secrets qu’il serait dommage de cacher au lecteur, tant le malaise peut être bénéfique à son voyage vers l’intérieur des âmes.

Belle famille est un manège où les consciences adultes tournent et tournent encore autour de l’enfant Madec, le coeur de l’histoire, le mystère (qui n’en est pas vraiment un, ou pas pour tout le monde) qui va bouleverser plusieurs vies à jamais. Sa place aurait dû se trouver sur le manège, comme tous les enfants, mais c’est sa disparition qui va le mettre en route. Le petit garçon semble d’emblée maudit, attirant des ennuis à ceux qui veulent le protéger. Etrangement, sa mère prendra le contre-pied de cette malédiction, car sous la plume d’Arthur Dreyfus, une nouvelle mère « non-mère » est née, une nouvelle espèce de femme capable de nier consciemment le pire et de s’en servir d’une manière complètement inattendue.

Dans le livre d’Arthur Dreyfus, il y a des gens qui meurent, pour un enfant voué au gâchi. Il y a un petit garçon qui n’est que conscience, jusqu’à sa propre fin, dont il saura apprécier pleinement l’arrivée libératrice. Il y a aussi l’impuissance du père, la recherche de soi, le ridicule des médias, la manipulation politique, un oncle prêt à profiter de n’importe quelle occasion, fut-elle morbide, pour enfin briller aux yeux du monde. Il y a surtout ce désamour que l’on ne peut envisager, qui n’est pas expliqué, seulement jeté là en pâture et mis en valeur par l’ensemble, un roman remarquablement construit.

Arthur Dreyfus, avec ce provoquant Belle famille, crée un personnage intolérable (cf interview) en la personne de la mère. On découvre peu à peu que celle-ci s’épanouit dans le mensonge, et pire encore, dans la perte, une perte qu’elle prolonge et donne à voir pour qu’elle demeure intacte. Là où le mystère demeure, le deuil est impossible. Arthur Dreyfus a inventé un personnage capable de s’inventer une souffrance, de la jouer, sans pleinement en avoir conscience, un personnage qui, de surcroît, amène une «Belle famille» à s’épanouir dans la perte et l’absence, un autre abandon en quelque sorte, égoïste et méchamment insensé.

Un roman qui peut émouvoir, provoquer le malaise sans doute, mais qui mérite qu’on s’y attarde tant le travail sur les consciences est acharné. A tous les sens du terme.

Belle famille, Arthur Dreyfus, Gallimard, 2012.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.