Dark Knight Rises : Fin d’une légende, naissance d’un mythe

Huit ans se sont écoulés depuis les événements de Dark Knight. Bruce Wayne n’est plus que l’ombre de lui-même et a abandonné définitivement son alter-ego. En endossant les crimes d’Harvey Dent, Batman a ouvert la voie à une éradication totale du crime dans Gotham, instaurant ainsi une paix civile dans ce qui était auparavant un noyau de corruption et de violence. Pourtant cette période idyllique va toucher à sa fin, quand Bane, mystérieux terroriste masqué fait irruption dans la ville, et la met à feu et à sang. Afin de l’arrêter, Batman va reprendre du service pour une dernière croisade plus proche de l’odyssée christique que de l’épopée chevaleresque classique.

Avec Dark Knight Rises, Nolan clôt la trilogie commencée il y a sept ans avec Batman Begins. La sortie du film a d’ailleurs été la conjugaison des plus folles attentes, du drame le plus abject et des déceptions de toutes sortes. Avant de rentrer plus en amont dans les détails, oui Marion Cotillard semble perdue, oui les ellipses narratives sont légion dues sans doute à des coupes excessives et n’en déplaise aux amateurs de sensations fortes jusqu’à l’overdose, l’action tambour battant est moins présente. Pourtant après mûre réflexion, on assiste à un spectacle fait de compromis entre un produit calibré et la marque d’un auteur aux influences diverses.

Des influences protéiformes

Il est inutile de rappeler que Batman est avant tout un personnage de bande-dessinée issu de la maison Dc Comics. En revanche il est utile de rappeler que ce sont des périodes et des graphic novels précis qui ont inspiré Nolan pour ses trois films. Batman Year One de Frak Miller et la période Neal Adams pour Batman Begins ou encore Killing Joke d’Alan Moore pour Dark Knight. Ici le rapprochement avec KnightFall contant l’amère défaite du vigilante face à Bane et son incroyable résurrection est tout désigné comme première source d’inspiration. Pourtant Nolan refuse le film pour fan service, la surenchère si coutumière du genre à l’opposé exact de l’approche de Joss Whedon sur Avengers. Contrairement au spectacle généreux pour geek attitude de Marvel, Nolan dessine une fresque certes épique mais à la dimension humaine ramenant ces super-héros au statut d’homme. Par deux fois, il rabaisse son héros au niveau des mortels, après son check médical qui diagnostique un corps brisé par une quête inhumaine, puis par sa douloureuse défaite contre Bane, le laissant infirme sur le coup. En outre en négligeant les capacités de Bane, vues dans le comic book et en le présentant comme un homme surentraîné, Nolan rappelle que ces actes sont faits par des hommes et qu’ ils respirent, se blessent et meurent comme tout à chacun. En cela, Nolan démythifie le matériau d’origine et nie finalement en partie son essence.

C’est pourquoi, le film ancre ses racines plutôt dans le cinéma que dans la bande dessinée d’origine. Si Nolan a toujours revendiqué pour sa trilogie son attrait pour le cinéma muet (Gotham en nouvelle Metropolis), le film noir, ou encore le cinéma de Michael Mann, son Dark Knight rises rappelle par moments la violence et la folie urbaine d’un Martin Scorsese. Son combat contre Bane fait penser à l’âpreté des combats de Raging Bull, quand à l’affrontement final entre forces de l’ordre et les terroristes, il tient de l’ouverture de Gang of New York. En outre tout comme Inception, force est de constater que Nolan est allé jeter un œil du côté du cinéma d’animation japonais. Si Paprika de Satoshi Kon pour le concept et Avalon de Mamoru Oshii pour le schéma narratif l’avaient alors influencé, Patalbor 2 de ce même Oshii semble tout indiqué comme résurgence subliminale sur la structure du film. Dans ce long métrage d’animation, on y voyait aussi des terroristes attaquer Tokyo à des fins politiques proches de l’anarchie. Hors entre l’attaque du pont de Tokyo et celui de Gotham la ressemblance est flagrante, tout comme l’atmosphère surréaliste qui règnent dans les deux villes, où les habitants vaquent à leurs occupations ignorant les affres de la guerre civile. Quand aux propos d’Oshii , une paix basée sur un mensonge génère en elle les germes d’une guerre prochaine, ils sont en totale adéquation avec le film de Nolan, où Gotham a été pacifié par une supercherie amenant un équilibre fragile que Bane va briser.

Une trilogie, un univers, une marque.

Dark Knight Rises est finalement la somme des deux premiers films de la saga, mais s’inscrit également dans un regard, une marque de fabrique qui si elle est jeune, mérite une attention particulière.
Avec Dark Knight Rises, Nolan arrive à maturité, dressant un portrait consternant de notre société, et entérinant la voie suivie par le cinéma de genre après le 11 septembre. Que ce soient les dérives de la finance (à noter ce dialogue particulièrement savoureux entre un courtier et Bane lors de l’attaque de la bourse ;  « vous êtes à la bourse il n’y a pas d’argent à voler » ce à quoi Tom hardy répond « pourquoi es-tu là alors ? ») , ceux d’une politique sécuritaire outrancière (renvoyant aux événements troubles de Guantanamo), mais aussi des dérives anarchistes censés redonner le pouvoir au peuple (renvoyant directement au tribunal révolutionnaire français de 1793 mais aussi à la Commune), Nolan pose l’équation sans la résoudre ne prenant jamais parti (ou si puisque chaque politique finit par échouer) et balaie avec succès l’aura réactionnaire entourant le film.

En outre il clôt la saga non pas en ajoutant une pierre nouvelle à son édifice mais en additionnant les enjeux des deux premiers films à l’image de son vilain. Car si Ra’s Al Ghul était l’incarnation d’une vision fascisante de la société où il se voulait juge et bourreau et le Joker le symbole de l’anarchie, Bane lui revendique cette politique fascisante en puisant même dans le chaos. Là où Ra’s Al Ghul voulait détruire Gotham et le Joker corrompre sa population Bane veut faire les deux. Entre recoupements et flashbacks, Nolan parvient plus que jamais à faire le lien entre les différents volets, plus encore à proposer la solution finale de l’addition de chacune de ses œuvres.

Mais au delà de la trilogie, Nolan transpose le chevalier noir au sein de son propre univers comme Burton en son temps. On retrouve ainsi bon nombre d’obsessions et d’interrogations qui lui sont propres. A commencer par le principe du twist final, avec lequel il s’amuse dans Memento, Inception ou encore Le Prestige. Pourtant il n’hésite pas à en donner les ficelles rapidement pour mieux surprendre le spectateur.
Bruce wayne qui se veut comme un symbole renvoie directement au symbolisme quelque peu primaire il est vrai chez Nolan (entre préoccupations freudiennes et figures antiques, Les Dioscures pour le Prestige, Morphée pour Insomnia et Orphée pour Inception). La descente littérale aux enfers de Batman évoque Lucifer pour avoir pêché par orgueil et l’enchaînement qui s’ensuit s’apparente à Prométhée ; le titan souffre pour avoir voulu donner le feu aux hommes et Wayne l’espoir à Gotham.

Surtout, force est de constater la quête perpétuelle de l’identité chez Nolan pour des personnages confrontés aux réalités protéiformes niant généralement le pire pour exister. Que ce soient les héros de Memento, Insomnia, Le Prestige ou Inception, la négation d’un mal passé est la source même de leur identité. Avec le personnage de Batman, Nolan creuse un peu plus la réflexion ; Bruce Wayne est bien l’homme qui se déguise en Batman mais il a besoin de Batman pour exister (là où Shumacher n’avait rien compris il y a quinze ans). Abandonner cet alter ego va-t-il finalement briser son équilibre ? Nolan résout l’équation par une pirouette empreinte d’une légèreté étonnante.

A la première vision du volet précédent, en reprenant la conclusion en chiasme de l’auteur, je pensais que le film avait les acteurs qu’il lui fallait mais pas ceux qu’il mérite et le réalisateur qu’il mérite mais pas celui qu’il lui faut, dénigrant ainsi le travail accompli. Visionner l’œuvre dans son ensemble permet aujourd’hui d’imposer Nolan à l’instar Burton en son temps, comme le chantre d’une sous-culture pour laquelle il serait un flambeau incontournable.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre