Entretien avec Arthur Dreyfus, écrivain têtu

Arthur Dreyfus a publié cette année son second roman chez Gallimard. Avec Belle famille, il obtient le prix Orange du livre. Un jeune prix déjà prestigieux. Rencontre avec un romancier en quête de vérité.

Saviez-vous où vous alliez dès le début du roman ?
Je m’étais constitué une charpente approximative, mais je ne savais pas tout. Comme dans la vie, j’imagine, on sait où cela commence, où cela finit ; le reste étant davantage soumis aux contraintes du hasard et de la pluie.

Qu’est-ce qui vous a inspiré Belle famille ?
D’abord, l’envie de traiter un fait divers après la lecture de Le Rouge et le Noir, roman lui-même inspirée de « l’Affaire Berthet » (le sous-titre du texte de Stendhal est Chronique de 1830). J’aimais l’idée, par le truchement d’un fait divers, d’observer à l’acide la société qui nous entoure. Toutes ses névroses, ses extrapolations, et ses aspérités condensent le fait divers et le traitement (médiatique) qui lui est réservé. Ensuite, particulièrement admiratif de l’oeuvre de Tony Duvert, écrivain français de grand talent et ostracisé aujourd’hui, j’avais envie de réfléchir, comme lui, à la famille, à la place de l’enfant, aux rapports entre une mère et ses enfants.

Dans vos livres, on voit des personnages homosexuels, et particulièrement attirés par les jeunes enfants, n’avez-vous pas peur du public ?
On n’écrit pas pour avoir peur ou non du public. Tout ce qui réside dans un livre échappe à la vie.

Pourquoi avoir créé Laurence, une mère aussi intelligente qu’ambigüe ?
Elle s’est créée naturellement. Il fallait un personnage fort pour porter une telle dissimulation. C’est drôle car je croyais ce personnage éminemment antipathique, et coup sur coup, deux lecteurs m’ont récemment avoué avoir été fasciné par cette femme. Ils ont aimé « sa grandeur » face à la situation, et sa solidité morale. Je ne voyais pas les choses ainsi, ce qui prouve qu’on peut être surpris par une personnalité qu’on a soi-même composée.

Dans la Synthèse du Camphre, vous aviez superposé deux narrations, deux histoires qui ont fini par se lier. Dans Belle famille, les chapitres comportent
chacun les points de vue de tous les personnages. Pouvez-vous expliquer ce choix ?
J’ai une vison morcelée de la vie. Je change rapidement de sujet, de regard. Le traitement éclaté de plusieurs psychés ressemble à la manière dont j’observe le monde autour de moi. L’idée était également dans Belle Famille de comprendre comment un même événement surmédiatisé pouvait exercer une influence sur des destins variés et profondément différents les uns des autres.

Croyez-vous vraiment que l’on puisse aimer mourir ?
Je ne comprends pas toujours mes personnages. L’incompréhension fait partie de la vie, donc des livres. Ce que je crois, c’est que Madec est tellement différent de ses frères, de ses parents, qu’il existe déjà dans une autre galaxie, dans un univers de fiction qui est d’ores et déjà extérieur à sa propre famille.

Vous n’êtes tendre ni avec les autorités, ni les médias, ni la religion. Pourrait-on parler de vaste dénonciation de la corruption et de la manipulation ?
Pas de dénonciation. J’ai simplement suivi une pente qui m’amusait. Je ne dénonce pas grand-chose, je constate ce que je vois. Dénoncer n’est pas une
démarche très littéraire, je crois.

Finalement, les morts ne sont-ils pas plus vivants qu’avant dans votre roman ?
Un mort est plus vivant que les autres. De toute manière, il y a peu de différence entre la vie et la mort, pour les autres. Lorsque quelqu’un a disparu, il
est comme en voyage, loin, mais encore proche. Son souvenir reste vivant.
Préférez-vous écrire des romans, ou des livres pour ceux qui cherchent le bonheur ? (ce qui peut être compatible).
Je préfère écrire ce que j’ai envie d’écrire, et qui change chaque fois que j’écris.

Vos romans mêlent suspens, références culturelles, et sont aussi inscrits dans leur temps, c’est à dire le nôtre. Pourriez-vous vous emparer de l’histoire de personnages ayant vécu au XVIIIème siècle ?
Je n’adore pas les romans d’époque contemporains, lorsque le décor prend plus de place que le livre luimême. Mais c’est une question de traitement, de projet… J’ai envie d’écrire un livre qui démarrerait dans les années 1930 à New York.

Un mot sur votre parcours très éclectique (radio, journalisme, etc..) ?
J’aime faire tout ce que je ne sais pas faire. C’est-à-dire : découvrir.

La vérité se trouve où d’après-vous ?
La vérité est probablement la question qui traverse ma création, la question qui m’obsède. Je ne sais pas où elle se cache, mais comme le disait Julien Green, il n’y a que lorsqu’elle est intolérable qu’une création m’intéresse.

Travaillez-vous déjà à votre prochain livre ?
J’y travaille.
Propos recueillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.