Entretien avec Pia Petersen

A l’occasion de la sortie de son ouvrage Le chien de Don Quichotte, Pia Petersen a accepté de répondre aux questions de PILC Mag. On l’interroge sur la Culture, les jeunes, les réseaux sociaux, l’écriture. Pia Petersen ne se défile jamais, mais ne veut en aucun cas donner de leçons. Rencontre avec une femme qui s’intéresse au monde qui l’entoure, qu’il soit réel ou virtuel.

 

Pouvez-vous nous parler de la collection « Vendredi 13 » ?

Il y a 13 romans écrits par 13 auteurs très différents, tous choisis par Patrick Raynal qui dirige la collection, dont Michel Quint, Jean-Bernard Pouy, Olivier Maulin, Jean-Marie Laclavetine et d’autres à venir comme Alain Mabanckou, Patrick Chamoiseau… Tous les romans sont articulés autour du thème Vendredi 13 et doivent mettre en scène un personnage principal prêt à risquer sa vie pour une cause, quelle qu’elle soit, bien ou mal. Hormis ces deux contraintes, nous avions carte blanche. J’étais ravie quand Patrick m’a proposé de faire partie de l’équipe, d’abord parce que j’aime beaucoup le roman noir, ensuite parce que j’avais déjà très envie de travailler avec lui. Le roman noir permet d’enquêter sur, entre autre, la vérité, le réel, l’autre, on peut passer du particulier à l’universel en un clin d’oeil, travailler un vrai fond sans devenir inutilement lourd, ou docte, on peut interroger le monde sans en avoir l’air, penser sans que cela se voit, bref, c’est une planque pour se poser des questions. Rouletabille qui ne manquait pas de sérieux, bien qu’il soit une figure romanesque et un journaliste enquêteur, travaillait sur la mémoire et ses tiroirs. En cela Maurice Leblanc était proche de Deleuze qui lui aussi, pour alléger la mémoire vive, pratiquait le système tiroir, à savoir qu’il stockait des informations dans des tiroirs qu’il classait dans l’arrière fond de sa mémoire au lieu de les avoir toutes activées en permanence.

Qu’est-ce qui vous a finalement inspiré l’histoire du roman ?

Quand on observe la relation qu’entretiennent les gens avec la politique, on se rend compte à quel point on a besoin d’y croire à nouveau. En quoi ? En quelque chose de vrai, de sincère. On a besoin de se dire que c’est encore possible, que tout n’est pas foutu, pourri, fini. J’écris des romans qui s’interrogent beaucoup sur la société, comment parvenir à devenir soi-même, avec son propre désir de vie et ses propres choix dans un monde qui nous prend en charge. Une fois, lors d’un débat, les lecteurs m’ont dit que oui, effectivement la liberté personnelle était compromise, l’esprit critique réduit à néant mais après ? Que fait-on après ? Tout est pourri, rien ne change, alors à quoi bon ? Si encore il y avait quelqu’un qui voulait bien prendre la parole, qui en soit capable…

Quelques jours plus tard je me suis trouvée nez à nez avec une affiche qui annonçait la sortie d’un nouveau Robin des Bois. Encore un. J’adore Robin des Bois et j’ai un grand faible pour Superman. Ce sont des héros qui ne cessent de se renouveler. Mais un Robin des Bois serait-il possible aujourd’hui ? Comment pourrait-il techniquement lutter, se rebeller ? Je me suis dit que les hackers avaient cette possibilité-là et qu’il y avait des germes… Puis est venue la question de comment faire du bien à quelqu’un sans faire du mal à quelqu’un d’autre ? Les hommes politiques aimeraient pouvoir y répondre… Et le roman est parti…

Etes-vous férue des réseaux sociaux ? En avez-vous peur ?

Je m’y intéresse de très près, c’est passionnant. Disons que c’est le monde aujourd’hui et j’aime le monde. Les réseaux sociaux sont la nouvelle place publique et pour le moment je la trouve plus démocratique que par exemple la télévision, qui pour un temps a géré un type de place publique dans ses émissions. Les réseaux sociaux génèrent des possibilités incroyables et il me semble qu’il serait absurde de ne pas tenter de les exploiter, ce serait comme de refuser de participer au monde.

Je n’ai donc pas peur, au contraire, c’est passionnant de découvrir tous les jours ce qui construit notre présent. Par contre je m’interroge beaucoup là-dessus.

Comment faire cohabiter le réel et le virtuel ?

Et surtout, comment arriver à maintenir une espèce d’indépendance critique à ce sujet ? Malgré tout, on s’emballe et quelque part on oublie les fondamentaux, à savoir que c’est une création humaine et non pas une autorité indépendante de nous et à laquelle il faut se soumettre (on entend souvent : je ne peux pas le faire, j’aimerai mais mon ordinateur le refuse). J’ai toujours l’impression qu’on oublie pourquoi on a créé ça… Pour mieux vivre …

Un peu comme avec l’économie, système d’échange qui, au lieu de nous servir, nous dirige aujourd’hui en nous réduisant à n’être qu’un simple vecteur économique et peu de personnes disent qu’on peut faire autrement, qu’en réalité c’est tout simple, il suffitde penser…

Faites-vous partie de ceux qui considèrent qu’il y a les Nolife, puis les autres ?

Non, pas vraiment. Les Nolife font partie « des autres ». Puis, de tout temps, il y a eu des gens qui refusaient la réalité, comme il y a eu des gens excessifs, passionnés à en mourir. Rejetant la vie en société, ils se sont déconnectés et ils ont les moyens de le faire de façon totale. Ils se reconstruisent autrement, ils ont créé un autre réel en refusant d’affronter le nôtre. C’est leur réel et je ne me sens pas de les juger. Peut-être qu’ils sont juste en avance sur leur temps, qu’un jour nous vivrons tous sur le net. Qui sait ? Comme j’aime la vie, j’ai du mal à comprendre qu’on puisse se débrancher aussi radicalement sans se battre. J’aime assez l’idée qu’on se batte pour quelque chose mais il y a un vrai problème de société qui se dessine là, un refus de ce qui est et qui passe par une action critique. Il n’y a pas qu’eux qui se déconnectent, il y a tous ceux qui rejoignent les sectes et qui abandonnent leur libre arbitre…

Comment considérez-vous le rapport entre virtualité et réalité, in real life ?

La virtualité est une multiplicité de possibles, elle est séduisante, on en fait ce qu’on veut. La réalité est unique et pas toujours à notre goût. Un peu moins extravagante, elle ne suffit plus à nous satisfaire puis on ne peut pas la contrôler, elle a toujours sa part d’inattendu, on se la prend souvent en pleine figure. On ne l’accepte plus, comme on n’accepte plus quand il pleut, quand quelqu’un meurt, que quelque chosepuisse être radical.

L’idéal serait que la réalité soit comme dans le virtuel, façonnable, sans limite, multiple, rapide, immédiate, obéissante. Pour se protéger contre la réalité réelle,on se réfugie dans le virtuel, seulement, en oubliant l’essence même de la réalité, on n’est plus armé pour l’affronter quand finalement elle se manifeste. Avec letemps nous n’arrivons plus très bien à faire la différence. On vit comme si tout était réversible. On vit comme s’il n’y avait pas de limite possible. On a beau dire que la pollution tue la terre, qu’il n’y aura bientôt plus d’eau, les gens continuent à prendre leur voiture, à laisser couler l’eau du robinet. Le virtuel nous paraît si vrai, si sûr, si simple, assez pour qu’on s’y fie complètement. On y construit notre monde…

Puis, la réalité nous rattrape, il suffit de voir les dégâts de l’économie virtuelle, et on ne sait plus quoi faire…

L’économie «réelle» n’est pas épargnée dans votre ouvrage, vous faites une critique assez vive des supercheries et manigances qui rapprochent l’Etat et les grands groupes. Votre Esteban ressemble étrangement à quelqu’un qui vient de prendre saretraite. C’était volontaire ?

Oui, c’était volontaire, en tant que symbole de ce lien Etat et grands groupes. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment les Français continuent à accepter de tels comportements. Ce n’est pas comme si vous n’étiez pas au courant, non, vous savez en détail qui fait quoi, qui prend quoi, tout est assez transparent et pourtant la corruption continue sans que personne ne bouge. Je comprends pourquoi lespolitiques sont si corrompus, pourquoi s’en priver ? Les Français ne sont pas très exigeants quant à leur pouvoir. C’est vraiment trop simple et donc aussi trop tentant.

Quels sont vos maîtres en littérature ?

Je déteste absolument le mot maître. Il y a eu des influences mais jamais de façon autoritaire (je suis complètement imperméable à l’autorité). Je considère ceux que j’ai appréciés plutôt comme des amis que comme des maîtres. Ils m’ont aidé à avancer, à me sortir d’une situation périlleuse, à me sentir moins seule. Tout ce que j’ai lu m’a apporté quelque chose, même les textes que j’ai détestés, peut-être parceque j’isole l’élément que j’ai trouvé et que je n’adhère pas forcément à l’ensemble. Si l’on cherche quelque chose, on trouve, même dans Picsou. On façonne soi-mêmele texte qu’on lit et ma lecture est probablement sous un angle philosophique.

D’ailleurs, en ce moment je retourne vers la lecture philosophique, pour m’extraire un moment de la littérature actuelle qui est souvent trop bavarde.

Sinon, la liste d’écrivains que j’aime, classiques et contemporains, est vraiment très longue (quoique pas aussi longue que ceux que je n’ai pas aimé). Balzac,Steinbeck, Shakespeare, Homère, Dostoïevski, Tolstoï, les lettres de Van Gogh font parties de mes favoris, comme Cormac McCarthy, John Fante ou Romain Gary.

Cervantes ? Diderot ?

Oui, aussi. Je me suis servie de Don Quichotte pour Le chien de Don Quichotte mais ce n’est pas pour autant que c’est mon maître. Cela dit, j’adore ce roman. Il est toujours d’actualité, plus que jamais.

Etes-vous déjà en train d’écrire votre prochain roman ? Quel est votre rapport à l’écriture ?

J’ai un roman qui paraîtra en janvier chez Actes Sud et en parallèle, trois romans en cours et pas mal d’autres projets en attente, des pamphlets notamment.

La question écrire ou ne pas écrire se posait beaucoup à l’époque où je n’écrivais pas (j’avais carrément peur à l’idée d’écrire) mais aujourd’hui la question ne se pose plus. Mon rapport à l’écriture s’est simplifié puisque j’écris tout le temps, l’écritureest mon pays, ma maison. D’ailleurs, toute ma vie a été au service de ce que j’allais un jour écrire et j’en ai eu conscience depuis toute petite. Maintenant que j’y suis, je ne m’interroge pas beaucoup sur l’écriture, ni sur les mots.

C’est un instrument dont je cherche à développer les possibilités, ce n’est pas un but en soi. Cela dit, je me demande parfois si c’est moi qui ai choisi l’écriture ou si c’est l’écriture qui m’a choisie. Peut-être qu’il n’y a jamais eu de choix, l’écriture s’est imposée, c’est tout.

En tout cas, je vois le monde de par l’écriture, je m’approche du réel qui se précise, devient plus clair, je comprends mieux comment les choses sont liées, d’une certaine manière je me débarrasse de la peur et découvre chaque jour un peu plus de magie à la vie.

Quels sont les auteurs que vous aimeriez faire découvrir aux lecteurs du magazine, qu’ils soient du passé ou du présent ?

Les lecteurs du magazine sont sûrement plus au courant que moi de ce qui s’écrit aujourd’hui. Je suis Alain Mabanckou depuis des années, j’aime beaucoupson travail puis j’ai découvert Dany Laferrière il n’y a pas très longtemps, L’énigme du retour que j’ai déjà lu plusieurs fois. Je me sens assez proche de la littératurequ’on appelle francophone, il y a plus d’enjeu, plus de nécessité et souvent plus d’innovation. L’écrivain Makenzy Orcel et le poète James Noël sont à connaître.

Si l’on devait lire votre livre avec une musique, ce serait laquelle ?

J’espère bien que la musique des romans suffit. Je n’écoute jamais de musique quand j’écris mais si vraiment on doit le lire avec de la musique, je dirai… j’en sais rien…

Avez-vous un film à conseiller à nos lecteurs ?

Je ne vais jamais au cinéma, c’est trop cher. J’attends le film à la télévision, de préférence les films américains. Le dernier que j’ai beaucoup aimé, c’est Slumdog millionaire. Ça date déjà !

Cela n’a pas d’importance, PILC Mag n’a pas la notion du temps… Pensez-vous que la Culture a un avenir ?

Non seulement elle a un avenir mais elle est de plus en plus nécessaire. Il est inconcevable d’imaginer une société sans elle. Elle est fondatrice. Seulement elle risque de se trouver de plus en plus limitée si les acteurs de la culture persistent à penser qu’elle est condamnée et que pour la maintenir en vie, il faut racoler le public.

Les médias, les amoureux de la culture, et les dirigeants sont les plus à même de la guider en tout cas. Si vous étiez Ministre de la Culture, que proposeriez-vous pour les jeunes d’aujourd’hui, que l’on assimile trop vite à des légumes anéantis par le jeu et le web ?

J’ai du mal à comprendre pourquoi on assimile les jeunes à des légumes. Au contraire. Partout sur la planète les jeunes se démènent pour changer la donne, pour trouver de nouvelles pistes, parce qu’ils veulent se créer leur propre place. L’open source (contre-pouvoir à Microsoft), les réseaux sociaux, ce sont des jeunes. Les grands sites culturels sont faits par des jeunes. La culture n’est pas à part, on habite dedans, la culture est la société c’est une manière de vivre ensemble. S’il faut se pencher sur la culture littéraire en France, je dirai qu’il faudrait se demander à nouveau qu’est-ce qu’apporte la langue française en particulier (beaucoup d’écrivains viennent en France pour écrire en français. Personne ne va au Danemark pour écrire en danois). On peut supposer que la langue française a une particularité et que c’est sur celle-ci qu’il faudrait travailler. Au lieu de fermer des centres culturels à l’étranger, il faudrait en ouvrir et développer davantage la Francophonie. Au Danemark ils ne savent même pas ce que c’est, la Francophonie, là-haut ils disent que la France est has been depuis très longtemps. Pourtant il se passe beaucoup de choses en France, dans tous les domaines artistiques. Alors pourquoi pensent-ils cela ?

 

Propos recueillis par Stéphanie Joly

 

Un entretien initialement paru dans PILC Mag n°8.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.