Journal ambigu d’un cadre supérieur, Etienne Deslaumes

E**** est cadre dans un grand groupe immobilier. Un jour, ce grand groupe fusionne (comprendre qu’il a été racheté par) avec un groupe plus grand encore. C’est le début, pour E****, d’une carrière au sein de Minerve Immobilier. Ce journal retrace son parcours au sein de la société à partir du moment où il obtient un poste de juriste, jusqu’à son départ, en passant par ses mésaventures ou celles de ses collègues.

En guise de mise en bouche, il y a d’abord cette somptueuse couverture sur laquelle trois employés se suivent en file indienne mettant le feu au dos de celui qui le précède, que l’on pourrait traduire comme l’infographie sommaire de toute entreprise (une couverture signée Marion Fayolle et Toussaint Louverture). Il y a ensuite cet avertissement de l’auteur : « Malgré tous mes efforts, ce livre reste une fiction ». Deux ans d’écriture pour achever un ouvrage symbolisant son parcours en entreprise, pour finalement obtenir une fiction : doit-on en déduire qu’heureusement, la littérature peut être pire que la vie ?

Evidemment, le portrait de chacun est brossé soigneusement, du patron aux secrétaires en passant par les directeurs des différents services. A peu près toutes les situations et petites joies de l’entreprise sont également passées en revue : les réunions, les salons, les mémos, les pots, les moments tendus etc. Il apparaît dans tous les cas que les relations ne sont soumises qu’à une seule règle immuable : La Reine Hypocrisie.

Ainsi des ordres ne sont donnés que par pur besoin de domination, mais ne font aucunement avancer le travail. Des fruits sont séquestrés par pur plaisir de les voir pourrir, un employé ne se voit confié un énorme dossier, impliquant de lourdes responsabilités, que parce qu’il va se planter, et offrira donc ainsi l’occasion de se faire virer magistralement. Chacun couche avec chacune dans le plus grand secret mais tout le monde en parle dans les couloirs. On se refile des patates chaudes en gardant les lauriers, se pensant tiré d’affaires, mu par un minuscule sentiment de culpabilité vite balayé, et finalement on se retrouve dindon de la farce…

On a l’impression que rien n’échappe à l’esprit inquisiteur d’Etienne Deslaumes. Expliquer qu’un patron ne vous appelle que très rarement, mais toujours à 9h pile le matin, ou à 18h02 le soir, histoire de vérifier que vous êtes déjà, et toujours là, c’est une chose. Mais percer absolument la  mécanique d’une société à tous ses étages et tous ses degrés, voilà une entreprise qui mérite une médaille. Etienne Deslaumes a non seulement perçu tous les vices de la structure, mais il a su en décrire tous les machiavéliques rouages à tel point qu’on se sentirait presque menacé. Et pour peu qu’on ait vécu un tant soit peu les mêmes abominations… le livre deviendrait presque dangereux !

Que l’on soit cadre ou non, le Journal ambigu d’un cadre supérieur a de quoi fasciner même les plus libéraux d’entre nous. A déguster loin du bureau.

Journal ambigu d’un cadre supérieur, Etienne Deslaumes, Mai 2012, 184 pages, 16 euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.