Il n’y a pas de grand soir, de Christel Périssé

Il n’y a pas de grand soir est un recueil de 55 épisodes de vie, des fragments, des bribes de souvenirs, ou peut-être de morceaux imaginaires semés là pour dessiner un homme : le père. Rien de moins qu’un ouvrage entier pour décrire ce qui a fait le parcours d’un enfant devenu adulte, puis papa, puis cadavre en un tournemain sans se rendre véritablement compte du présent.

Ainsi, nous découvrons un personnage dans les détails les plus intimes de sa vie, – car quoi de plus intime qu’une femme, que deux filles, qui constituent dans leur ensemble une famille, mais nous ne saurons finalement rien des ressorts de son âme car c’est précisément l’une de ses filles qui raconte, et celle-ci écrit sans doute son père parce qu’elle n’en a pas percé les mystères.

Ce n’est probablement pas un hasard si le père n’est jamais nommé par son prénom, ni aucun autre personnage de cette histoire curieuse mais somme toute assez banale, puisqu’il s’agit de l’histoire d’une famille dont les parents divorcent, où chacun essaie de « refaire » sa vie comme il le peut, avec une autrefaçon de fonctionner qui s’appelle « vivre seul ». Seuls les actes sont décrits, et les moments de revirement, dénués de réelles explications sentimentales, ou d’analyses, et alors on constate que Christel Périssé a ce talent particulier qui consiste à faire croire à son lecteur qu’elle a précisé le sentiment de son personnage. Mais cela est faux. Elle laisse le lecteur quasiment seul avec des constatations qui se passent d’explications, dont on connaît tous les tenants sans en n’avoir rien lu.

Il y a ce moment où l’auteur avoue :

«J’ai attentu, jusqu’à récemment, que quelque chose advienne. Un dénouement, que sais-je, une apothéose. J’étais sur ma faim. Je souhaitais qu’une énigme se résolve puis crée une forme neuve. J’aurais voulu comprendre qui était le père.»

Le père s’est refermé « sur son mystère », dont on ne saura rien. Mais on ne saura finalement pas davantage pourquoi la narratrice veut connaître ce mystère, ni surtout ce qu’elle ressent réellement. Elle aussi, demeure jusqu’au bout inaccessible, au point que l’on ne sait qui parle réellement, narratrice ou auteur.

Le texte est magnifique et se lit d’une traite, comme une quête où chaque pierre construit une forteresse à mesure qu’on garde l’espoir d’en briser les portes. Une écriture fine et intimiste, loin pourtant des récits de confession. Un roman qui vient s’ajouter à une jeune collection déjà for te d’une exigence particulière, publiée chez Payot-Rivages.

Il n’y a pas de grand soir, Christel Périssé, Rivages, Avril 2012.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.