Empruntons, empruntons ! Chapardeuse, de Rebecca Makkai

Lucy est bibliothécaire et adore son métier, c’est pourquoi elle a accepté ce poste dans un petit bled américain où elle ne connaissait personne. Ian est un petit garçon de dix ans qui vit dans une famille ultra chrétienne et se réfugie à la bibliothèque où il dévore tous les livres qu’il peut trouver, surtout ceux, encore plus précieux, qu’il réussit à emprunter malgré la haute censure de sa mère. Cela bien sûr, grâce à la complicité de Lucy qui s’est prise d’affection pour ce gamin un peu surdoué et à l’allure un brin décalée. On comprend l’ampleur de l’extrémisme de la famille de Ian quand on apprend que sa mère l’a inscrit dans un stage pour enfants de réhabilitation… anti-gay!

« En bonne Russe, j’avais envie de pénétrer par effraction dans la maison du Pasteur Bob et de l’empoisonner. En bonne Américaine, j’avais envie de poursuivre quelqu’un en justice.
Mais en bonne bibliothécaire, je restais assise à mon bureau et attendais. »

Mais un matin, quelque chose vient perturber ce petit monde. De manière un peu floue et inattendue, ces deux-là se retrouvent à prendre la route ensemble sans savoir précisément où ils vont, ni pour quoi faire. Une seule chose semble évidente : ils s’échappent ensemble.
Le titre Chapardeuse étonne un peu, et on découvre que, s’agissant d’une traduction, le terme anglais est plus clair et plus approprié. En effet, The Borrower est tout autant l’emprunteur que l’emprunteuse : il s’agit bien d’un emprunt multiple. Car c’est aussi bien l’enfant qui emprunte les livres à la bibliothèque, que la bibliothécaire qui « emprunte » ce petit garçon puisqu’elle l’emmène dans sa voiture sans prévenir ni parents, ni collègues, ni amis. Mais c’est également le garçonnet qui emprunte cette bibliothécaire car même si c’est Lucy qui décide de faire monter Ian dans sa voiture pour le ramener chez lui après qu’il a passé une nuit caché dans la bibliothèque, c’est finalement lui qui prend les commandes de ce qui semble vraiment devenir un voyage, au fil duquel il finit par indiquer à sa conductrice le chemin à suivre.
Rebecca Makkai prend le prétexte de cette échappée improvisée pour nous parler tout d’abord de l’amour de la lecture. Elle semble éprouver un malin plaisir à créer un monde mené par les livres et les lectures, Lucy égrainant de-ci de-là des références universelles (Tolkien, Roald Dahl, Salinger, ou Le Magicien d’Oz) autant que d’autres moins connus chez nous et nous donnent envie d’aller fouiner pour élargir nos horizons (Les 21 Ballons, Les Petits Hommes gris, ou Wodehouse). Quoi qu’il en soit, c’est un délire-délice pour le lecteur de se retrouver à danser au milieu des Oompa Loompas, des BobMobiles ou des furets aux prénoms féminins !
Le personnage de Lucy est une jeune adulte indépendante mais qui finalement se retrouve à revenir dans sa famille pour y trouver l’aide dont elle a besoin dans ce moment de doute sur sa vie, son avenir. Car cette fuite est un déclencheur pour réfléchir à sa situation et également à ses origines, à cette double culture des immigrés (ici Russes aux Etats-Unis), et notamment sur les activités un peu louches que son père aurait au sein de la communauté russe. Makkai dépeint avec clarté cette difficulté à assumer ce début de vie adulte dans ce pays de la liberté mais qui est également une société un peu déracinée dans laquelle il est difficile de s’ancrer pour se construire.
Enfin, la critique la plus acerbe est celle de la famille de Ian avec cette mère qui, le soupçonnant déjà d’homosexualité, pousse son fils dans les méandres d’un pasteur de l’église évangélique fondamentaliste pour le remettre dans le ‘droit’ chemin. On pouvait craindre d’ailleurs une certaine lourdeur, mais l’auteur ne tombe pas dans cet écueil et c’est ce qui participe clairement de la réussite de ce livre. Et le jeune Ian se révèle être un gamin vif et rieur, un sacré petit chapardeur d’identités, aussi à l’aise dans ce jeu dangereux que s’il était le héros d’une fiction !

Après un début de roman où l’on se demande si l’humour et le style ne sont pas un peu trop forcés, en réalité, dès que le « road book » démarre, le style de Makkai s’éclaircit et la forme moderne et ludique du récit fonctionne à merveille. Elle n’hésite pas à jouer avec les formes de son récit. Elle y inclut par exemple cette manie bien américaine de faire des listes de toute chose, un chapitre sous forme d’une comptine pour enfant où la bibliothécaire joue à fond l’autodérision, et elle s’offre même le luxe d’un chapitre « dont vous êtes le héros », en lui inventant bien entendu plusieurs fins, dont la dernière qui est discrètement à mourir de rire !

Chapardeuse est un premier roman drôle et touchant qui plaira à tous ceux qui croient au fabuleux pouvoir des livres et des histoires qui vous font grandir autant que la vie elle-même.

Chapardeuse, Albin Michel, Août 2012, 367 pages, 21 euros.

Un article signé Lamalie.

Un article déjà paru dans le PILC Mag n°9 publié en septembre 2012.

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