Entretien avec Jérôme Ferrari, pour son « Sermon sur la chute de Rome »

Romancier discret, Jérôme Ferrari vient de publier son 5ème roman chez Actes Sud. La violence, souvent contenue dans ses romans, exclut toute gratuité. Elle vient ponctuer des récits où la guerre est très présente, au premier plan ou en toile de fond. On aurait pu demander à l’écrivain s’il est fasciné par la guerre. Ou par la destruction. La vérité est que ses romans sont si remarquablement construits, et si radicalement différents de sa personalité qu’on a préféré l’amener à avouer la distance. Rencontre avec l’un des huits auteurs encore en lice pour le Goncourt, ce dont on se fiche en fait, même si l’on pense tout haut qu’il le mérite plus que tout autre.

Dans votre dernier roman apparaît un personnage qui avait d’abord été le centre d’un précédent roman, Où j’ai laissé mon âme. Comment est née cette connexion ?
Cela fait très longtemps que je pense aux personnages du Sermon sur la chute de Rome. Mais en mars 2009, l’intrigue de ce qui allait devenir Où j’ai laissé mon âme s’est imposée à moi et j’ai dû abandonner momentanément mon projet. L’abandon n’a cependant pas été total et, puisque je voulais que le capitaine Degorce ait des liens avec la Corse, j’ai imaginé que sa belle-famille pourrait prendre toute sa place dans un prochain roman. Je savais donc que j’allais utiliser Marcel Antonetti dont la présence se résume, dans Où j’ai laissé mon âme, à l’envoi de lettres importunes dans lesquelles il accable son beau-frère du récit de ses terreurs d’hypocondriaque. C’est ainsi que j’ai pensé à cette connexion dès le départ.
L’autre connexion, celle qui relie les Antonetti à Balco Atlantico, s’est faite bien plus tard, quand j’ai commencé à écrire. Je me suis simplement dit que, dans la mesure où j’avais besoin d’un bar, il était moins artificiel de ressusciter celui dont je m’étais déjà servi.
Mais, au fond, j’aime l’idée que plusieurs romans puissent former un tout, une sorte de microcosme cohérent qu’on peut saisir sous plusieurs perspectives et dans lequel les personnages passent tour à tour de l’horizon lointain au premier plan.

Diriez-vous que vous vous sentez proche de ce jeune étudiant en philosophie qui décide de reprendre un bar en Corse ?
Disons que nous partageons certains éléments factuels d’un passé commun mais cela ne signifie ni qu’il soit mon double ni que je me sente plus proche de lui que d’autres personnages. Je crois qu’il faut se montrer extrêmement méfiant envers ce genre de proximité. Je n’aime ni les journaux intimes ni les romans à clés. Le roman ressemble davantage pour moi à un exercice de mise à distance, particulièrement quand il contient des éléments autobiographiques, et il en contient toujours. En ce qui concerne Matthieu Antonetti, ces éléments sont simplement plus visibles – j’ai moi aussi grandi à Paris, je suis arrivé moi aussi en Corse à vingt ans et j’aurais accepté avec enthousiasme de reprendre la gérance d’un bar – ils ne sont nullement déterminants. Je dois pour pouvoir écrire conserver une sorte de distance bienveillante avec tous mes personnages, me les rendre tout à la fois familiers et étrangers.

Dans votre livre, il est question de terre natale, mais aussi de terre d’adoption, de terre de coeur. Pensez-vous qu’on puisse choisir ses
racines ?
Non, je ne pense pas et je ne pense pas non plus que cela ait beaucoup d’importance. Les origines sont derrière nous depuis toujours, nous ne pouvons rien y changer. Peut-être peut-on les prendre en compte, les vénérer, les renier ou décider de ne pas y penser. Il y a dans les racines comme dans les origines une grande part de mythe et de fantasme.

Les vôtres se situent où finalement ?
D’abord en Corse parce qu’il se trouve que mes origines familiales ont joué un grand rôle dans ma vie. Les choses auraient pu se passer autrement mais c’est ainsi qu’elles se sont passées. Et dans tous les lieux qui ont eu de l’importance pour moi, ceux que j’ai détestés, comme la banlieue parisienne, comme ceux que j’ai aimés, je pense à l’Algérie, sans que rien ne me relie à eux.

Pensez-vous que toutes les guerres se ressemblent ?
Je n’en ai bien sûr pas la moindre idée. J’ignore tout de la guerre. En 2011, à Sarajevo, je me rappelle combien j’étais gêné de devoir parler de mon roman sur la guerre d’Algérie devant des gens qui avaient subi des tirs d’artillerie quotidiens pendant des mois.
En même temps, être romancier, c’est aussi prétendre rendre compte d’expériences qui nous sont inconnues, en espérant qu’une part de nous-mêmes est capable de saisir quelque chose des vies humaines qui nous sont le plus étrangères. Peut-être est-ce là une prétention inouïe, ou obscène. Peut-être est-elle justifiée parce que les différences entre les êtres humains sont inessentielles et que quiconque a fait lui-même l’expérience de la cruauté et de la bassesse, fût-ce dans les actes les plus quotidiens, peut comprendre ce que c’est qu’être un bourreau. Je l’espère. Si je ne l’espérais pas, je ne me serais jamais permis d’écrire des romans.

Pensez-vous vraiment que tout ce que l’homme construit peut devenir plus grand que lui et le dépasser, le détruire ?
Je me garde bien de défendre des thèses aussi générales. Dans Le sermon sur la chute de Rome, je me suis contenté de décrire l’apparition éphémère d’un tout petit monde dans sa singularité. Et le bar dont je parle n’est pas du tout la reproduction d’une Rome miniature qui serait le paradigme de ce qu’est un monde. Dans le roman, Rome, le bar du village, et même le corps hypocondriaque de Marcel Antonetti sont simplement des figures possibles du monde qui coexistent sur le même plan narratif. La destruction est certaine, quelle qu’en soit la cause. C’est là un terrible lieu commun. Et par terrible, je veux dire tout à la fois « considérable » et « insupportable ». Les lieux communs n’ont rien d’inoffensif.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

Pour l’ensemble du dossier Ferrari, c’est ici

Pour Le Sermon sur la chute de Rome.

Jérôme Ferrari a obtenu le Prix Goncourt 2012 le 7 novembre dernier.

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.