Le Sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari

Tous les romans de Jérôme Ferrari sont reconnaissables par leur entrée en matière, leurs premiers mots, ceux qui vous mettent face au texte et dos au mur. Non seulement Le Sermon sur la chute de Rome ne fait pas exception, mais ses premiers mots vous propulsent dans un premier chapitre brillant, bouleversant, qui vous agrippe violemment. La raison en est cette fascinante façon de vous montrer
une photo de famille, de faire un tour historique de ses occupants, de vous faire comprendre que Marcel Antonetti qui contemple le cliché n’y est pas encore parce qu’il n’était pas né mais qu’aujourd’hui ce qu’il contemple c’est la mort, et qu’il est seul, avec la photo de son absence. Ce début, c’est d’abord dix pages dans lesquelles on comprend la teneur du roman : on naît, on grandit, on meurt.

Entre temps, il y a ceux qui construisent quelque chose, et ceux qui poursuivent l’envie de participer à l’Histoire qui s’amuse pourtant
à les laisser en marge, comme Marcel, né à la fin d’une guerre qui n’a pas voulu de lui, écarté de la suivante, guettant toute sa vie le  moment et l’occasion de «prendre par t», échouant jusque dans cette chronologie de la mort, qui le mettra elle aussi en marge, lui volant son enfant avant de lui prendre sa vie.

«Et c’est ainsi qu’au nom d’un avenir aussi inconsistant
que la brume, il se privait de présent». p. 50

Le petit fils, Mathieu, et son ami Libero, poursuivent de brillantes études de Philosophie lorsqu’ils décident de reprendre un petit bar en Corse. Tous deux novices en matière de gérance, ils réussissent pourtant pendant un temps, mieux que les autres, à tenir ce lieu où touristes et habitués se mélangent à toute heure de la journée. Ils découvrent ensemble qu’une serveuse qui met «la main au paquet» peut attirer davantage de clients, que fermer tard le soir nécessite d’avoir un flingue derrière le comptoir, et que la trahison peut aussi venir de ceux que l’on élève.

«Nous ne savons pas, en vérité, ce que sont les mondes.
Mais nous pouvons guetter les signes de leur fin.» p. 196

Un microcosme se met en place mais l’auteur n’isole pas ce petit monde : la construction de cette aventure Corse, avec tout ce qu’elle contient de rencontres et de vie se fait parallèlement au récit historique d’une famille qui contient ses secrets et ses mystères au fil des générations qui se succèdent, dans l’ordre ou non. Seul Mathieu ne semble pas avoir conscience que quelque chose se joue autre part, omnubilé par l’envie d’adopter d’autres racines, une autre langue.

«Au-delà de la barricade des montagnes, au-delà de la
mer, il y a un monde en ébullition et c’est là-bas, loin
d’eux, sans nous, que se joue une fois de plus leur vie et
leur avenir, et c’est ainsi qu’il en a toujours été.»p.70

Ainsi évolue ce petit monde, parallèlement à la grande Histoire, parallèlement à la parole de Saint-Augustin également qui vient ponctuer le récit comme pour tenter d’apaiser ce qui s’est mis en route et qui ne peut plus s’arrêter. Car tout semble être voué à la destruction : ce petit monde va vaciller d’abord par petites touches, jusqu’au point de non retour.

Tout cela est mené par une écriture magnifiquement exigente, une langue qui est un régal pour l’oreille, une merveille pour le lecteur. Un récit où l’humour n’est pas absent, mais qui laisse toute sa place à la profondeur et la puissance qui caractérisent depuis quelques années les romans de l’auteur. Le coup de coeur de cette rentrée.

Le Sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari, Actes Sud, Août 2012, 210 pages, 19 €

Voir ici tout le dossier Ferrari.

Jérôme Ferrari a obtenu le Prix Goncourt 2012 pour ce roman.

Voir l’intégralité du dossier dans le magazine PILC Mag n°10.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.