Supplément d’âme, de Alain Kokor

Qui est cet homme-oiseau qui vient déjeuner toujours au même endroit de Dublin, approximativement à la même heure ? A moins que ce ne soit un homme-poisson ? En tout cas, tout le monde sans exception lance chaque jour les paris sur son heure exacte d’arrivée. En aparté, l’homme-oiseau nous explique que dans la vie, il y a vraiment beaucoup trop de monde. Chaque jour il emprunte le même chemin, le même passage, croise les mêmes têtes, et chaque jour… il craint de ne pas trouver la place libre pour son déjeuner : un endroit où il peut contempler, seul, l’horizon à perte de vue. Mais sait-il qu’il n’est pas seul ? Sait-il seulement à quel point il est observé ?
L’étrange bonhomme met tout en oeuvre chaque jour pour passer inaperçu dans la foule, dans les couloirs, et jamais nous ne voyons son visage : Kokor le tient secret, dans un dédale astucieusement orienté. L’homme est non seulement épié de toutes parts et l’objet de tous les paris, mais il sera également le prétexte d’une rencontre entre deux êtres qui cherchent l’amour, les yeux pourtant rivés sur autre chose.

Kokor semble livrer ici un personnage qui symbolise la convergence. Tous les regards, tous les intérêts se fixent sur un point particulier et mobile, à la pause déjeuner. L’être solitaire se croit solitaire, mais d’une tout autre manière, certains de ceux qui l’observent aussi. Il suffit que le point d’attention disparaisse à l’horizon pour que deux êtres se rapprochent, et d’un deuil, d’une absence pourra renaître une vie nouvelle, entre rêves et réalité.

Chacun des personnages principaux semble lié à l’autre, et c’est un des grands thèmes de ce Supplément d’âme : Alain Kokor s’est en réalité lancé dans une vaste entreprise de narration mettant en scène les réseaux sociaux, avec un brin de paranoïa, tout à fait attachante.

Le dessin est comme à son habitude sublime et certaines planches nous montrent même l’envers du décor. Un très bel ouvrage, une magnifique histoire.

Supplément d’âme, Alain Kokor, Futuropolis, Juin 2012.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.