Balco Atlantico, de Jérôme Ferrari (Actes Sud)

Nous sommes en Corse. Sur cette terre où Jérôme Ferrari nous invite à faire un passage éclairé, nous assistons un peu abasourdis à un terrible drame : non pas l’assassinat d’un homme, mais ce qui en découle. Virginie est là, nue, hurlant la mort de l’homme qu’elle aime, dans les bras de sa mère qui lui dit que oui, elle en mourra de cette peine puisque rien d’autre ne pourrait mieux la consoler que d’avoir l’affirmation qu’elle est alors inconsolable. C’est faux, bien sûr, puisque l’on guérit de tout, que c’est pire que la mort, que « la perspective de la consolation peut être intolérable ».

L’homme tombé sous les balles, c’est Stéphane Campana, un nationaliste qui à première vue serait capable de tout pour prouver sa force et sa virilité, même au mépris de l’amitié. L’honneur et la filiation d’un camp dans le sang. A première vue seulement car au fond, le personnage est animé par beaucoup d’autres choses qui lui donnent la migraine et la nausée, des choses qui sont incompréhensibles et aux antipodes du caractère qu’il arbore, comme la passion mystique pour le corps nu d’une adolescente devenant peu à peu adulte qui éveille en lui ce désir insoutenable et retenu. Virginie, serait cette fascinante vestale dont la cécité sauve de toutes les plus ensorcelantes confessions.

Autour de cette histoire d’amour : Khaled et Hayet, deux jeunes maghrébins qui ont traversé la vie jusqu’ici. Le premier fait la plonge dans un restaurant, la seconde, sa soeur, est accueillie comme serveuse dans le bar de la mère de Virginie : Marie-Angèle. Celle-ci se confie de son côté à Théodore, à qui la mémoire fait défaut à force de trop lui donner à voir et à entendre, et à tort et à travers. Théodore est cet étrange personnage dont la mémoire excédante le fera perdre pied au point de remettre sa vie entière en question.

C’est ici, au coeur de ce petit monde, que les destins vont se nouer et le drame éclore. Il ne s’agit pas simplement d’un récit qui va vers, ou attire vers le drame pour donner à voir de la mort ou du sang. Il ne s’agit pas seulement d’une autre histoire de bar où le pire est à craindre, d’un microcosme voué à l’échec et l’aliénation. Il s’agit de bien davantage.

Il y a d’abord la force des personnages. On retiendra d’abord ces deux personnages radicalement opposés, dont l’histoire n’aura que faire de les réunir : Stéphane Campana, en quête de lui-même et de sa vie, de sa reconnaissance d’un côté, et Théodore, de l’autre, surtout en quête de vérité, presque voué à l’abandon pourtant tellement il en a peur. Il y a cette sagesse de Marie-Angèle, qui constate et soigne et protège, apaise : une présence très forte encore accentuée par la narration de son passé et de sa filiation, un héritage maternel lourd à porter. Il y a les deux destins de Khaled et Hayet, qui mettent en relief non seulement des problèmes de société très actuels, mais offrent également au roman la possibilité d’explorer ce qu’est le racisme cru au regard du racisme idéologique.

Balco Atlantico, ce sont aussi ces images qui ne quittent plus, et ce clin d’oeil à la photographie, presque toujours présente dans les romans de Jérôme Ferrari : ici la photo de cet homme qui meurt, pris dans son dernier souffle alors qu’il se recroqueville comme un foetus sur le bitume tâché de sang, ce temps où l’un se dépêche de mourir tandis que l’autre prend le temps d’attraper l’image de la mort.

Il y a enfin cet étrange constat que l’on pourrait faire à propos des personnages : ceux qui meurent sont ceux qui courent après quelque chose. Et peu à peu le roman se tapisse de fantômes et l’on apprend enfin qu’il n’y avait rien à sauver dans ce monde que ce qui souhaitait simplement demeurer.

Enfin, c’est encore la preuve que Jérôme Ferrari peut nous amener d’un point à un autre en passant par plusieurs destinées. C’est un récit aux voix multiples ordonnées d’une bien belle manière : on commence par une explosion, puis il y a ce va-et-vient entre les êtres, plusieurs histoires en une, et enfin ce déclin vers la libération finale. Un acte d’amour.

Balco Atlantico a été publié en 2008 chez Actes Sud, et déjà, c’était du grand Ferrari. La langue y est sublime et le roman porte déjà en lui cette dimension mystique que l’on connaît aux romans suivants.

Non, il ne s’agit pas d’une autre histoire de bar. Ou plutôt si, il s’agit d’une AUTRE histoire, d’un bar, et d’êtres démontés par la mémoire.

Balco Atlantico, Jérôme Ferrari, Actes Sud, 2008. Puis Babel, 2012.

Pour le dossier Jérôme Ferrari, c’est ici.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.