Entretien avec Agnès Desarthe

Agnès Desarthe est l’auteur du fameux roman « Une partie de chasse« , publié aux Editions de l’Olivier à la rentrée de septembre 2012. Un roman qui parle d’initiation à la chasse, et donc à la mort, mais aussi d’initiation à la vie d’un homme qui trouve enfin une sorte de virilité, comme il n’en existe pas d’autre.

D’où vous est venue l’idée d’Une partie de chasse  ?
Tout au début, j’étais hantée par des images de duels, au pistolet, à l’épée. Je me demandais quel statut particulier pouvait avoir la vie à l’époque où l’on était prêt à la céder pour une affaire d’honneur. Et bien sûr, quel statut avait l’honneur. A quoi cette notion servait-elle? Qu’a-t-on mis à sa place? Je pensais aux duels entre amis, comme dans Eugène Onéguine. Longtemps, ce roman s’est appelé « le code de l’honneur »; et puis, je ne sais trop comment, les chasseurs se sont substitués aux duellistes. Peut-être à cause d’un paradoxe qui m’avait frappée dans le récit d’un ami chasseur. Il me parlait de la chasse et je n’entendais que son amour des animaux. Nombreux sont les chasseurs qui pratiquent ce sport par amour de la nature. J’ai eu envie de comprendre.

Comment avez-vous construit votre premier chapitre ? La transition avec le second est vraiment très très surprenante, à part quelques indices qui peuvent échapper très vite au lecteur qui « entre » dans le roman, on ne s’attend pas du tout à cette surprise…
Je n’ai rien prémédité. Je me suis laissée guidée par la voix du « personnage ». Je crois que je construis mes romans avant de les écrire, mais de façon très inconsciente. Au moment du passage à l’acte, je pratique l’association d’idée, je ne force rien. J’expérimente. J’espère être surprise, moi aussi. Ce qui me guide le plus sûrement c’est le refus catégorique de m’ennuyer.

Votre roman est-il un récit initiatique ?
Tout à fait. Initiation à la virilité. Initiation à l’amour, à une langue étrangère, au monde des adultes. Tristan ne cesse de subir des apprentissages d’où la douleur n’est jamais absente. Une partie de chasse est, je crois, un roman sur la jeunesse, sur les dangers qui la guettent.

Finalement, Tristan finit de devenir un homme, mais à sa manière, avec sa sensibilité ?
Peut-être bien. Mais j’ignore ce que cela veut dire, au fond, devenir un homme, devenir une femme. Je veux penser qu’il n’y a pas de réel accomplissement, que le travail reste toujours à faire. J’aime l’idée d’un humain en constante mutation, en constante transformation. La pétrification est notre pire ennemie, de même que la certitude qui va avec.

Comment concevez-vous l’écriture ? Quelle part prend-elle dans votre vie ?
L’écriture est une enquête sur le réel. L’écriture est un prisme, ou un décodeur; elle m’aide à comprendre, à accepter. Mais je n’ai pas de pratique sérieuse ou sacralisée de l’écriture. Je n’écris pas tous les jours. Je suis toujours partante pour faire autre chose, surtout si la chose en question me paraît utile.
Toutefois, quand je m’y mets, c’est très sérieux, cela n’a rien d’un passe temps, et la technique y tient une place importante.

Ces histoires parallèles qui animent votre dernier roman font de lui un récit à chemins multiples. Certains auteurs utilisent plusieurs voix. Disons que votre narrateur a plusieurs instances ?
Le narrateur de ce roman est davantage plusieurs instants que plusieurs instances, car il permet de voyager du présent au passé en une phrase. Mais parfois la narration est prise en charge par Tristan lui-même ou par sa proie. Souvent mes personnages sont eux-mêmes des conteurs. J’aime les emboîtements, les détours.

Que rêveriez-vous d’écrire d’autre ?
Des nouvelles. Et je compte bien que ce rêve soit exaucé.

Si je vous dis « La littérature est domaine public » ?
Je me dis que vous avez sûrement une idée derrière la tête, mais je ne vois pas trop laquelle. La fin des droits d’auteur? Le piratage internet? La foire d’empoigne chez les éditeurs au moment où un classique étranger « tombe dans le domaine » et où on va pouvoir le traduire sans rémunérer les ayant droits? Le prêt gratuit en bibliothèque? Les ateliers d’écriture?
Je sens que les artistes sont menacés en ce moment dans leur statut, dans leur droit à vivre de leur art. La crise aidant, on a du mal à voir pourquoi quelqu’un gagnerait de l’argent en faisant ce qu’il aime, surtout si l’on considère cette chose comme superflue, frivole. Mais ce discours soi-disant rationnel cache un retour du puritanisme que je trouve assez antipathique.

Pouvez-vous nous parler de Virginia Woolf ?
Il en faudrait des pages! Pour faire court, je dirais qu’elle avait le génie pour faire se rencontrer des mots qui ne s’étaient jamais côtoyés avant, c’était un genre de « marieuse » intrépide de la littérature. Une de mes devises me vient d’elle: « A quoi bon écrire si on ne se rend pas ridicule? » Désopilant, profond, juste.

Quelle est votre état d’esprit lorsque vous écrivez un essai sur l’un des grands écrivains du XXème siècle, et celui de quand vous écrivez un roman ?
Quand j’écris sur Virginia Woolf, je le fais avec une amie écrivain (Geneviève Brisac), c’est donc une écriture à deux, voire à trois voix. Beaucoup moins angoissante que le voyage en solitaire que constitue l’écriture d’un roman.
Ecrire sur un grand écrivain est un privilège et une inspiration, c’est le même mouvement d’élévation que lorsque l’on traduit.

Quelle est selon vous l’actualité la plus marquante de ces quatre dernières semaines ?
La réelection de Barrack Obama. Pas une goutte de cynisme là-dedans, rien de prévisible. Quelle revanche sur l’époque soi-disant grise qui est la nôtre.

Quel film conseilleriez-vous aux lecteurs de PILC Mag ?
Tyrannosaure, un film anglais sorti au printemps dernier, mais je doute qu’il soit encore sur les écrans. Très bien écrit, poignant, drôle, très violent, servi par une distribution inouïe.

Quelle musique ?
The young person’s guide to the orchestra, de Benjamin Britten. Exaltant.

Quel est le livre dont vous ne vous sépareriez pour rien au monde ?
Les nouvelles complètes de Isaac Bashevis Singer.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.