Une partie de chasse, Agnès Desarthe

Tristan, poussé par sa femme Emma, s’en va épousseter un peu sa virilité bien cachée au cours d’une partie de chasse organisée par trois hommes mûrs, eux, nommés Dumestre, Farnèse et Peretti. Mais d’abord, il y a la voix. Celle d’un étrange petit être, qui nous explique que toute sa lignée ne vit que pour survivre, et que chacun est condamné chez lui à mourir jeune, à se méfier, à courir. Après seulement viennent les «instances» de Tristan.
En premier lieu, celle où il est bien obligé de se fondre, de faire comme si. Comme si quoi ? Comme s’il était un homme comme ceux qu’il accompagne dans cette quête de la mort animale, de la gibecière bien remplie, du fusil fumant, du canon enorgueilli. Tristan n’aime pas la mort : il ne l’a jamais causée, et ne le souhaite en aucun cas. Il n’est là que pour prouver qu’il est un homme comme les autres.
Il y a cette autre instance de Tristan, qui au chevet de sa mère mourante abandonne plus vite que prévu une enfance qui n’a pas eu le temps de battre son plein. Parfois, on n’entre pas dans le monde adulte, c’est lui qui vous pénètre de force.

«La différence, quand on est mort,
c’est qu’il n’y a plus de différences.»

Et puis il y a ces instances amoureuses, souvenirs tantôt amers, tantôt trop acides : toujours étrangement étrangers, d’une certaine manière puisque le passé et le présent amoureux de Tristan ont ceci en commun qu’il n’est jamais décideur, instigateur du lien. Il y a surtout cette petite catastrophe qui vient sauver les êtres de la grande, et ce dialogue qui s’instaure peu à peu entre l’homme et l’animal, et vient creuser dans ce qui les différencie, et les unit.

«La conscience de votre propre finitude, vous l’avez (…) mais ce qui vous manque, c’est la conscience de la finitude de l’autre. L’amour naît de là.»

Ces instances se succèdent et donnent, dans le désordre, un aperçu de toute une vie, de l’enfance à l’âge adulte. Une vie qui semble avoir été guidée par plusieurs femmes, et non menée par Tristan lui-même.
Au cours d’une simple partie de chasse, qui s’avérait d’ores et déjà mentalement désastreuse, et qui finira par l’anéantissement de tout un univers, Tristan s’éveille, creuse à son tour pour survivre, au sens propre du terme, comme s’il allait au fond de lui-même, mais aussi des autres.
Une partie de chasse est un roman initiatique, où l’homme ne peut s’accomplir qu’après avoir bien voulu s’aventurer dans une épreuve de force, qui s’avère être un piège… pour les autres.
Agnès Desarthe explore ici bon nombre d’aspects délicats : l’absence de virilité, ou son refus inconscient, le rapport à la mère, à l’enfance, à la mort, au sexe. La perte de l’enfance, de la jeunesse, l’entrée redoutable dans le monde adulte : toutes ces frontières que l’on doit franchir pour s’affranchir et être soi de ses propres mains et de sa propre foi. Etre soi, et à soi. Pour cela elle utilise un animal touchant, avec beaucoup d’humour et, serait-on tenté de dire, de clairvoyance.
On sait désormais qu’avec une partie de chasse, on peut faire un roman sensible et intelligent, qui ne tire pas au hasard, et ne manque pas sa cible. Touchée.

Une partie de chasse, Agnès Desarthe, Editions de l’Olivier, août 2012, 154 p., 16,50 €.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.