Double ration de Claudel

Mi-janvier. Un froid vendredi soir. Vincennes. La neige. Paul Claudel et son Partage de Midi attendront, finalement. Les ouvreurs de la Tempête en profitent pour nous indiquer qu’en plus du Partage de Midi, le théâtre programme une pièce moins connue de Claudel, Protée. On passe commande d’une double-ration et on reviendra la semaine d’après.
Protée est la dernière partie du drame familial d’Eschyle, Les Choéphores, un poème satyrique dont il ne reste que le titre. Claudel laisse libre cours à son imagination et loin du caractère grave et sérieux de ses précédentes pièces, semble s’offrir un plaisir. Une bouffonnerie où il s’inspire de l’Odyssée et amène Hélène et Ménélas, de retour de Troie, sur l’île de Naxos où la nymphe Brindosier est retenue par Protée le satyre.

Les acteurs incarnent leur rôle à la perfection et font mouche à chaque réplique, Eleonore Joncquez campe une Brindosier maline et hilarante, Matthieu Marie figure Ménalas en grand dadais légèrement niais tout à fait crédible. Maltraiter la mythologie avec autant d’aplomb et d’humour ravit le spectateur. La mise en scène est simple et inventive, les décors loufoques soutiennent le propos de la pièce tenant à dire qu’au théâtre, on peut rire même des choses sérieuses telles que les grands mythes. Une bonne heure de spectacle qui donne un tout autre visage à Paul Claudel. Lui-même reconnaissait n’être pas fâché d’égratigner « l’auréole d’apôtre » dont on l’avait affublé.

Nous étions donc dans d’excellentes dispositions pour aborder la seconde pièce, Partage de Midi. Ici, nous sommes dans un registre plus classique sur les tourments du cœur et de la raison. Une femme et trois hommes sont sur un bateau. La belle et conquérante Ysé a embarqué pour la Chine avec De Ciz, son époux. Elle y retrouve un vieil ami (amant ?), Amalric, bourru et aventureux et rencontre Mesa, taciturne commissaire des douanes tout juste sorti du monastère, personnage dans lequel on peut retrouver la figure de Paul Claudel.

Qu’est-ce que la passion et comment dévore-t-elle les hommes ? Telle est la question que semble vouloir soulever Claudel. Mais que le chemin pour y arriver est parfois long. Les trois actes ne sont pas égaux et font respirer la pièce, bien étouffée par son très sombre deuxième acte. Matthieu Marie est encore excellent en mari flegmatique, Ludovic Le Lez charme dans son rôle de séducteur. Les deux autres acteurs sont plus à la peine, perdus sous le poids de leur rôle et du texte donné. De longs monologues se succèdent et les effets de jeu tombent parfois à côté des intentions du texte ou viennent alourdir des scènes déjà peu évidentes. Si la pièce ne décolle pas malgré le texte magnifique écrit par Paul Claudel, n’y –a-t-il qu’un pas jusqu’à dire que Partage de Midi est une de ces pièces qui se dégustent mieux dans un fauteuil ? Sujet à creuser.

Protée – texte de Paul Claudel – mise en scène de Philippe Adrien –  Avec : Pierre Alain Chapuis, Jean-Jacques Moreau, Dominique Gras, Eléonore Joncquez, Matthieu Marie et Marie Micla – décors et costumes : Elena Ant – lumière : Pascal Sautelet – musique et son : Stéphanie Gibert – vidéo : Olivier Roset – maquillage : Sophie Niesseron – direction technique : Erwann Creff –  régie : Laurent Cupif, Sébastien Jouen, Farid Laroussi.
Partage de Midi – texte de Paul Claudel – mise en scène de Philippe Adrien – Avec : Ludovic Le Lez, Matthieu Marie, Mickaël Pinelli, Mila Savic – décors : Elena Ant – lumière : Pascal Sautelet – musique et son : Stéphanie Gibert – vidéo : Michaël Bennoun – costumes : Hanna Sjödin – maquillage : Sophie Niesseron – régie générale : Erwann Creff.

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About Diane Maretheu

Si elle n’avait pas commencé par être libraire, Diane aurait volontiers été hôtesse de l’air, chef pâtissier ou dixneuviemiste. Biberonnée à Brassens autant qu’à Led Zep, cet éclectisme se retrouve dans ses goûts littéraires notamment, de Siri Husdvedt à Laurent Mauvignier (son héros). Son amour pour Paris et le plaisir qu’elle prend à se perdre dans ses rues est sans limite. Elle a bien tenté de brûler les planches, sans grand succès, et n’aime désormais rien de plus que s’asseoir dans le noir et regarder des acteurs lui raconter une histoire, une heure ou deux, ou plus.