Le nazi et le barbier, de Edgar Hilsenrath

Le Nazi et le Barbier est probablement le premier roman noir et drôle écrit sur l’holocauste dont le narrateur se place du côté du bourreau.

 Métamorphose de l’homme

 Max Schulz, qui n’est pas encore Itzig Finkelstein, pas encore nazi, mais bel et bien fils de Minna Schulz, putain aryenne de pure souche, nous raconte sa vie.

Dès le début, il vent la mèche : il deviendra plus tard Itzig Finkelstein, mais on ne sait pas encore de quelle manière cet aryen pure souche deviendra juif.

 Le nazi et le barbier est un roman complètement différent de NUIT. Dans ce dernier Hilsenrath collait à un réalisme cru, tandis que dans Le nazi, nous sommes dans le grotesque absolu. Il s’agit en réalité d’une satire, et les personnages nous font souvent rire. En premier lieu ce Max dont la vie pourrait être bouleversante, si elle était prise au premier degré, ce qu’il ne faut pas faire bien évidemment et il en donne lui-même l’indice : « Quoi ? Vous ne me croyez pas ? » interpelle-t-il le lecteur après avoir raconté la scène de son viol à l’âge de quelques semaines par son beau-père.

 LE MAL moqué, mais néanmoins sérieux. 

 Max Schulz c’est à la fois le mal guidé par une puissance supérieure, ou crue supérieure et un mal subi retourné en mal infligé. C’est aussi la perte des repères familiaux. Max Schultz est tout cela à la fois et si bien sûr son attitude est risible, ridicule, ses changements de cap donnent dans l’ensemble l’impression qu’il s’agit d’une chose possible, que cela correspond à une certaine réalité, mais le fait qu’il interpelle le lecteur, ainsi que certains détails, éloignent le lecteur de ce dangereux premier degré.

Selon Hannah Arendt dans La banalité du mal, un  nazi peut être une personne ordinaire, ni un criminel, ni un idéologue, ni un monstre pathologique. Pour peu que ses normes s’effondrent, il risque de se rendre complice du pire. Pour éviter cela, il faut selon elle penser par soi-même, ce qui n’est pas vraiment le cas de Max Schulz.

 Le choix d’en rire

 Ainsi, lorsqu’Edgar Hilsenrath nous parle de ce qu’il a vécu, l’enfer des ghettos, il choisit de le faire avec sérieux, même si le personnage de Ranek, dans Nuit, ne manquait pas d’humour à certains moments. Mais pour évoquer la cruauté de l’Holocauste, l’auteur a préféré se glisser dans la peau du SS pour fusiller ses camarades juifs. Là où d’autres auraient pris de la distance pour analyser les choses en surface, Edgar Hilsenrath se risque à une introspection carnavalesque et réussit malgré tout à décrire un mécanisme cruellement plausible, jusqu’à ce que le ridicule s’en mêle. A travers Max Schulz il montre que rien ne peut sauver un homme de l’enrôlement du mal si celui-ci abandonne sa propre réflexion à un mouvement. L’amitié n’existe plus. Mais comme il s’agit en fait d’un homme banal, elle pourrait bien le rattraper plus tard…

 C’est peut-être cette dédramatisation qui fait qu’on éprouve un respect encore plus fort pour cet homme incroyable, qui trouve la force de se glisser dans ce qui l’a fait souffrir et a failli lui coûter la vie, pour mieux pulvériser son système, le tourner en ridicule, nous en montrer, finalement, toute la vulnérabilité.

 Le Nazi et le Barbier nous rappelle de surcroît, par des scènes qui semblent terriblement actuelles, que le nazisme et d’autres extrémismes peuvent s’infiltrer à nouveau dans notre société pour peu qu’il y ait assez de personnes « en colère », ou simplement « mécontentes », et pour peu qu’elles soient guidées par une puissance s’auto-proclamant comme la solution absolue.

 Rire, c’est la possibilité de tourner en ridicule ce qu’il y a de plus tragique. Certains disent qu’il n’y a qu’un juif pour rire et faire rire de l’Holocauste, que venant de quelqu’un d’autre c’est plutôt malvenu. A-t-on jamais vu un clown-juif-déporté sur la scène d’un cirque ? Edgar Hilsenrath dit quant à lui qu’il faut en rire pour ne pas oublier : en quelque sorte, mieux vaut se rapprocher de la vérité tournée en ridicule que se détourner d’un fait cruel et sérieux, et l’oublier.

  Le Nazi et le Barbier est une gigantesque farce mais elle porte en elle un arrière-goût de culpabilité. Un enfant violé devenant un SS féroce, puis s’engageant  pour la liberté du peuple juif, puis avouant ses fautes et sa véritable identité : autant de retournements qui laissent penser qu’Hilsenrath a voulu montrer qu’un homme est égal à un autre, que tout le monde peut devenir bourreau, qu’un juif peut naître blond aux yeux bleux, et un aryen «pure souche» avec une parfaite gueule de juif telle qu’on se l’imagine.

 Tout n’est finalement question que de libre-arbitre, mais cela n’a rien à voir avec l’époque. C’est cela qu’il faut garder en tête, et Hilsenrath parvient à ses fins bien mieux que toutes les «Bienveillantes».  Il lui a suffi pour cela d’inventer l’histoire de Max Schulz, et su salon de coiffure «L’homme du monde». L’homme lambda.

 Le Nazi et le Barbier, Edgar Hilsenrath, Attila, Mars 2010, 506 pages, 23,85 €.

Le conte de la pensée dernière

 Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss, ce livre est une odyssée tragique et rocambolesque d’un paysan arménien émigré aux Etats-Unis et accusé à son retour en 1914 de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo ; saga familiale foisonnante de destines heureux, cruels ou cocasses ; épopée tentaculaire du peuple arménien condamné à mort par le pouvoir turc lors du «grand massacre» de 1915 : tout se mêle et se répond dans ce roman prodigieux, envoûtant à la manière des contes orientaux, tour à tour truculent, lyrique, grand-guignolesque, subversif, cinglant pour raconter les mille et une nuits de l’Arménie.

chez Albin Michel, 2000, 23€20

chez Livre de poche, 2007, 8€10

Le retour au pays de Jossel Wassermann

 En août 1939, à Zurich, un riche fabricant de pain azyme fait son testament. Outre sa fortune, Jossel Wassermann lègue l’histoire de sa famille et de son village natal, Pohodna, un pauvre schtetl de Bucovine, aux confins orientaux de l’ex-Empire Austro-Hongrois. A travers les paroles de Jossel, c’est le petit monde juif d’Europe centrale qui reprend vie, avec ses personnages pittoresques – porteurs d’eau, marieuse, traîne-savates, sans oublier le rabbin portant papillotes et caftan noir. Sur près d’un siècle, les histoires s’enchaînent, truculentes, subversives… si vivantes qu’elles paraissent devoir ne jamais finir. Pas même à l’heure de l’Holocauste, où le rabbin les confiera in-extremis à la garde du vent, sur le toit du wagon qui emporte toute la population de Pohodna vers la mort. Avec cette évocation d’une culture anéantie, Hilsenrath nous rappelle le pouvoir du verbe, plus fort que la mort, plus fort que l’oubli.

Livre de poche, 2008, 6,60 €

A paraitre…

Orgasme à Moscou

Guerre froide, 1970. La fille du patron de la mafia new yorkaise , Anna Maria Pepperoni, connaît son premier orgasme lors d’un voyage de presse à Moscou. Le fauteur de trouble(s) ? Sergueï Mandelbaum, fils de rabbin et dissident juif fauché doté d’une étonnante propension à susciter des orgasmes. La mafia met tout en oeuvre pour le faire venir aux Etats-Unis afin d’épouser Anna Maria, mais le passeur qu’elle a recruté est un dangereux dépeceur sexuel. Les obstacles, et pas seulement diplomatiques, s’accumulent. Ecrit en 1979, entre Le Nazi et le barbier et Fuck America, ce livre hautement «politique» relève du divertissement loufoque et survolté.

Disponible chez Attila le 21 mars 2013, 21 euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.