La fête sauvage, de Annie Mignard

Italie, juin 1981. Non loin de Rome un enfant tombe dans un puits et reste bloqué à plus de vingts mètres de profondeur. La foule accourt pour assister aux secours qui pour la première fois sont retransmis en direct à la télévision pendant plus de dix-huit heures d’affilée, faisant entrer l’information dans l’ère du spectacle. La fête sauvage s’inspire librement de ce fait divers.

 D’un côté il y a cet enfant qui ne semble rien attendre, qui éprouve seulement la peur de l’obscurité, et la surprise d’être soudainement éloigné des gens. De l’autre, il y a cette foule qui se presse pour attendre un dénouement, quel qu’il soit, mais qu’il se passe quelque chose. Nous sommes presque à la fête : il s’est passé quelque chose, et l’on attend la suite dans une tension martyrisante. Au début, il y a le soulagement procuré par la localisation. Puis peu à peu, l’incertitude s’installe, et les premières joies se font la malle.

 « Alors le caprice qu’elle s’offre de cet enfant tendre , il faut le célébrer. Il faut courber le dos, se mettre bien avec cette maîtresse terrible de l’empire souterrain, qui vient de rappeler d’un signe ses pouvoirs prodigieux. »

 Il s’agit belle et bien d’une descente aux enfers digne de Dante, où l’espérance quitte peu à peu le récit avant même que les personnages ne puissent en prendre eux-mêmes conscience. Les illustrations d’Emmanuel Tête sont pour le moins éloquentes : il y a par exemple ce pied de femme actionnant le couvercle d’une poubelle d’où l’on voit dépasser des jambes d’enfant. La terre mère a aspiré l’un d’entre eux, et nous sommes ici coincés entre la mater dolorosa et la fatalité, l’impuissance des hommes à reprendre quelque chose dans le ventre de Gaïa.

 « Il remuait sans cesse les jambes comme fait un enfant vivant. Il n’arrêtait pas de marcher  dans le vide. »

 Le plus cruel du récit, c’est qu’à mesure que la conscience de l’enfant s’éveille dans le noir, l’espoir s’éteint peu à peu à la sortie de cette terrible grotte où l’on sent poindre l’abandon total, la résignation.

 C’est un conte d’une cruelle beauté, où les couleurs et le texte se répondent et se complètent aussi bien que l’ombre et la lumière qui y sont maintenues dos à dos.

 La fête sauvage, Annie Mignard, Illustrations d’Emmanuel Tête, Chemin de Fer, novembre 2012, 60 pages, 14 euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.