L’ultimatum des trois mercenaires

Trois hommes à abattre

Dimanche 16 novembre 1981 ; un jour comme les autres pour David Stevens, Président des Etats-Unis d’Amérique. Pourtant, tout bascule lorsque l’ex-général Dell flanqué de trois comparses vont s’emparer d’un silo de missiles nucléaires. Afin d’interrompre une apocalypse imminente, Stevens devra se rendre corps et biens aux mains des terroristes accompagné d’une importante rançon et d’un curieux dossier. Dossier capable de faire vaciller le gouvernement en place, mais aussi de réhabiliter le général honni. Le compte à rebours est lancé…

 A l’aube du crépuscule

 Comme à l’accoutumée, les éditions Carlotta permettent de visionner quelques chefs-d’œuvre oubliés, maudits ou encore méconnus. Après La porte du paradis, il y a trois mois de cela c’est au tour de L ‘ultimatum des trois mercenaires de bénéficier d’une version restaurée intégrale alors que le film d’origine fut amputé de près d’une heure de métrage par les distributeurs américains. Un comble quand on regarde aujourd’hui de plus près ce brûlot de Robert Aldrich.

Robert Aldrich fait partie de ces cinéastes connus par la majorité du public pour un seul film. A l’instar de Nicholas Ray connu uniquement par le grand public pour La fureur de vivre, Aldrich reste l’homme des Douze salopards dans l’inconscient collectif. Mais tout comme l’auteur de Johnny Guitare, Aldrich a filmé bon nombre de pépites de Vera Cruz au vénéneux Kiss me deadly, imposant un style révolutionnaire pour son temps. Si on s’intéresse à son engagement politique, omniprésent au sein de sa filmographie, on ne peut qu’admirer le talent d’un enragé amoureux de sa profession.

Robert Aldrich c’est aussi la méfiance, le doute vis-à-vis des politiques, un dangereux gauchiste pour le tout Hollywood, lui qui avait délaissé ses origines bourgeoises (il faisait partie de la famille Rockfeller) pour embrasser une carrière dans le cinéma, et ce en gravant progressivement les échelons.

Pourtant, au fil des ans, bien que reconnu par la critique, son travail sera progressivement délaissé par le public. Quand il se lance dans le projet de L’ultimatum des trois mercenaires, il ignore que le film sonnera le glas de son art (même s’il tournera encore quelques films, il ne sera plus jamais le même comme déclara Burt Lancaster, son interprète principal). Cependant, il parvint à signer un éclatant baroud d’honneur.

 Le chant du cygne

 L’ultimatum des trois mercenaires est adapté du thriller d’anticipation de Richard Wager, Vipère 3. Aldrich va pourtant en modifier largement le contenu en ajoutant une dimension politique agressive, jetant un regard cynique sur quinze ans d’histoire américaine tendancieuse. Ainsi il n’hésite pas à revenir sur la tragédie du Viêt-Nam, accusant à mots couverts le gouvernement de s’être engagé dans un  conflit désespéré afin d’impressionner le bloc soviétique.

Résultat, il accouche d’un film de politique-fiction mâtiné d’éléments de thriller à l’atmosphère anxiogène. Au beau milieu de tout cela, des portraits de « gueules cassées », et des personnages d’un gris noirci marqué, où chacun cherche une part de vérité. Cependant, point de véritable héros au sein de ce chaos, Aldrich refuse de nous donner un seul personnage positif. Entre un gouvernement lâche et fautif, une bande de mercenaires adepte du chantage et de la torture et un Président finalement impuissant, pas un vers qui le spectateur peut se tourner…Burt Lancaster signe une performance impressionnante en revanchard assoiffé de vérité, qui sur la forme ne diffère pas beaucoup de ceux qui ont précipité sa chute. Les propos de Stevens à l’ouverture sont d’ailleurs éloquents lors de la scène d’ouverture : impossible de cautionner le militantisme par les armes…Pourtant, l’attitude de son entourage ne vaut guère mieux, eux qui hésitent entre la confiance du peuple et la gouvernance impériale. Aldrich tire à boulet rouge sur les institutions qui ont trompé la population, lui l’homme de gauche trahi notamment par la présidence Nixon et le scandale du Watergate. Ne reste plus qu’à contempler les images du désastre : Lancaster visionne sur le écrans de contrôle l’arrivée des forces armées comme le téléspectateur le faisait dix ans auparavant lors du conflit vietnamien. Un écho douloureux qui résonne plus que jamais dans les esprits américains lors de la sortie du film, comme celui de Dallas auquel renvoie un final saisissant. Les échos, le film en regorge tout du long, Aldrich boucle un cycle sur les dangers de l’ère atomique débuté vingt ans avant avec Kiss me deadly.

Echec critique et commercial à sa sortie, L’ultimatum des trois mercenaires fait pourtant partie de ces films engagés, enragés qui érigent leur auteur au panthéon de l’Histoire du cinéma. Une verve cinglante habite ce long-métrage, verve qui manque cruellement à nos contemporains.

 Film américain de Robert Aldrich avec Burt Lancaster, Joseph Cotten, Richard Widmark. Durée 2h24. Sortie 1er mai  2013 ( première sortie 1977 )

 

 

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre