César doit mourir, des frères Taviani

L’art à la rencontre de la privation

 Pour réaliser César doit mourir, les frères Taviani ont fait appel aux détenus de la prison de haute sécurité de Rebibbia, en périphérie de Rome. Dans cette prison existait un atelier de théâtre où les détenus jouaient à l’époque L’enfer de Dante. L’idée a été suggérée aux réalisateurs de faire un film dans la prison. A part Salvatore Striano, tous les acteurs sont incarcérés.

 Le film est habilement monté. L’une des scènes clé de la pièce est placée en ouverture du fim et le reste de celui-ci présente diverses scènes de répétitions dans l’ordre chronologique de l’oeuvre Jules César de Shakespeare. Le spectateur assiste donc à l’intégralité de la pièce d’une manière tout à fait ingénieuse et naturelle.

 Chaque personnage a une présence très forte. Beaucoup de choses se jouent dans ces instants volés à la vie carcérale et c’est là toute la force du film.

 «Depuis que j’ai connu l’art, 

cette cellule est devenue une prison.»

 Car au fond, toute cette histoire pourrait se résumer en quelques mots : il s’agit là de l’incroyable rencontre entre l’art et l’emprisonnement. L’écrivain, le musicien, le dramaturge s’isolent généralement pour écrire, mais chaque artiste libre possède à chaque instant ce pouvoir de liberté absolue.

 Ici, pour les détenus, l’art devient le moment ultime de liberté, une liberté à l’intérieur même de l’incarcération. une liberté d’âme. Chaque détenu devient un autre, s’investit dans une autre histoire que la sienne.

 L’art comme échange

 La pièce choisie relate l’assassinat de César au beau milieu du Sénat, par les siens, amis et famille confondus, contre l’avis du peuple, pour le seul fait qu’il serait ambitieux, et peut-être cupide. Ainsi prête-t-on des intentions et des défauts, et c’est au nom de cela qu’on finit par lui ôter la vie, par décider de son sort, au mépris des Dieux peut-être, et de soi surtout.

 C’est donc aussi l’occasion pour certains de faire quelques rapprochements cruels mais salvateurs avec des situations passées et de réfléchir aux enjeux d’un acte quel qu’il soit, à la condition de détenu, ou à celle d’être humain, plus simplement.

 Les acteurs-détenus sont donc livrés en pâture au spectateur qui les juge à son tour pour cette double personnalité, et c’est avec humilité, générosité pourrait-on dire, que ceux-ci ont accepté de se mettre à nu et de jouer le jeu, sous leur véritable identité. Chacun d’entre eux prend cette expérience comme un don, un cadeau de l’art, et en échange, ils acceptent de se montrer tels qu’ils sont.

 Il n’y a pas de scènes explicatives. Le sujet est traité d’emblée par la mise en place directe des détenus dans leur rôle, passant brièvement par l’étonnant casting où tous semblent pouvoir jouer sur tous les tons. Seules les dernières images montrent des hommes comme les autres qui malgré tout retournent ensuite dans leur cellule, pour y affronter à nouveau le vide de la solitude. Bluffant, ce film est un chef-d’oeuvre auquel on ne saurait attribuer un seul défaut.

 César doit mourir, de Paolo et Vittorio Taviani, Drame italien, octobre 2012. DVD paru le 3 juillet 2013 chez France Télévisions Distribution.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.